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Adresse d’Ariane Mnouchkine au public du Théâtre du Soleil

 

Adresse d’Ariane Mnouchkine au public du Théâtre du Soleil,
à la veille de la création de
Ici sont les Dragons
Deuxième Époque

 

Injonctions et sommations :
Tu dois parler. Tu ne dois pas parler. Tu dois te défendre. Tu ne dois surtout pas te défendre.
Te défendre serait ignorer la souffrance des victimes. Sois humble. Garde la tête haute. Sois toi-même. Tu n’es coupable de rien. Tu es coupable de tout. Attaque en diffamation ! Surtout pas !
Présente tes excuses ! Non ! Pas tout de suite ! Si ! Maintenant !

Je suis, bien sûr, depuis le début de cette tempête*, prête à présenter toutes les excuses légitimement attendues par les victimes elles-mêmes, pour mes lacunes, mes aveuglements, mes fautes éventuelles. Mais, dans la description sidérante, atterrante, faite de nous par certains medias, pour quels faits précis dois-je exactement présenter ces excuses légitimement attendues ?
Comment, dans cette systématisation ahurissante, ces interprétations folles, ces fantasmes délirants, toutes ces infamies jetées pêle-mêle dans le chaudron brûlant de la vocifération médiatique, comment discerner ce vrai — qui exige indubitablement mes excuses — de ce faux qui ne les mérite surtout pas ? Comment faire cela sans paraître remettre en cause ce qu’il y a de vrai dans la parole des victimes et le respect dû à la liberté de la presse ?
Comment faire, pour sincèrement m'excuser, sans, parce que soumise à une pression inimaginable, reconnaitre lâchement, hypocritement, des intentions mauvaises que je sais n'avoir jamais eues et des fautes impardonnables que je sais n'avoir jamais commises ?  
Que les deux “mis en cause“ aient trahi la confiance que je mettais en eux, hélas, cela semble possible. J’utilise le mot “possible“, par respect formel pour la présomption d’innocence car, sur le plan pénal, ce sera évidemment à la Justice de décider de leur culpabilité.
Que j’ai, donc, manqué de discernement, au cours des soixante-deux années de ma vie professionnelle, je ne le nie évidemment pas. Mais cela veut-il dire que j'ai eu tort, tout au long de ces années, de faire confiance à ceux, nombreux, qui sont toujours restés dignes de cette confiance et de cette amitié ? Je ne le pense pas. La confiance est-elle un risque ? Oui. Peut-on vivre, aimer, créer, sans prendre ce risque ? Je ne le crois pas. Mais, en l’occurrence, ce risque, pris par moi, a été payé, semble-t-il, et sans que j’en sache rien, par d’autres que moi.
Voilà ce qui mérite, aujourd’hui, mes excuses. Puisque, étant la cheffe, j’aurais dû savoir.
Que les victimes se rassurent, je ne vais pas, comme je pensais devoir le faire au début de cette tourmente, attendre les conclusions d’une justice enfouie sous des montagnes de milliers de dossiers en attente, parmi lesquels stagne celui de notre enquête interne, remise au procureur de la République dès le 13 mai 2025.
Je leur présente dès aujourd’hui mes excuses publiques et sincères.
Cela dit, ce n'est pas le vacarme déchaîné par certains purificateurs auto-proclamés, qui m'éclairera sur l'ampleur de mes responsabilités et de mes manquements, mais bien, d’abord, le résultat de l’enquête externe indépendante, menée actuellement par des enquêteurs attitrés, dont, à la fin de ce mois de mars, nous ferons connaître les conclusions et les préconisations, après les avoir remises à nos tutelles, c’est à dire le ministère de la Culture, la Ville de Paris, et la Région Île de France. Ou alors, plus tard, si elle devait être ouverte, ce qui, que je sache et contrairement à l’affirmation de certains, n’est pas le cas aujourd’hui, le résultat d’une enquête judiciaire qui serait alors diligentée à mon encontre par des policiers puis par des magistrats, dont c'est le métier et la mission.
Policiers et magistrats dont la société tout entière réclame depuis des années qu’ils soient enfin dotés des moyens nécessaires pour pouvoir intervenir et enquêter dans des délais compréhensibles par les citoyens. Avant que, désespéré par cette lenteur vénéneuse qui crée un sentiment d’impunité, le besoin de justice ne finisse par se muer parfois en désir de vengeance aveugle et par rendre toute médiation, toute rédemption, toute réparation, même symbolique, inimaginable jusqu’à la fin des temps.
Esprit de vengeance manifestement instillé par certains dont j’aimerais comprendre l’objectif réel.
En osant se servir du prisme déformant qui, on nous l’a appris, colore parfois certains récits, sous le coup de la douleur et du traumatisme, mais dont tout tiers, professionnel ou pas, doit se libérer pour faire apparaitre les faits indubitables, que veulent-ils, ces accusateurs infaillibles, écrivant dans des journaux sans reproche, au sein de rédactions immaculées, vaccinées contre toutes violences sexistes ou sexuelles ? Que cherchent-ils ? Le pilori, la mise à mort en place publique d’une entreprise de quatre-vingts salariés, comédiens, techniciens, costumières, artistes en tous genres, coupables de rien ! ?  
Pire, veulent-ils le déshonneur de plus de six cents travailleurs qui, parcourant un bout de chemin avec nous, ont fait vivre, créer et rayonner le Théâtre du Soleil au cours de ces soixante-deux années, ou, seulement, moins grave, mon effacement ?
À la veille d’un relai ou d’une succession artistique calmement réfléchie depuis presque dix ans, concrètement envisagée depuis deux ans avec la troupe du Soleil et Sylvain Creuzevault, sérieusement discutée avec le Ministère depuis un an et demi, on voudrait donc tuer un modèle d’entreprise, simplement parce qu’il est différent ? En faisant croire que c’est parce qu’il est différent que ces délits ont pu avoir lieu ? Comme si, ailleurs, au sein d’entreprises grandes ou petites, totalement normalisées, on ne se jetait pas de désespoir, par les fenêtres, comme si le patriarcat n’y régnait pas en maitre et que les femmes n’y étaient pas humiliées de mille façons, par les violences sexistes et sexuelles, les différences de salaires et d’affectations.
Puis-je rappeler qu’au Théâtre du Soleil, depuis 1964, l’égalité de salaire n’a jamais été remise en cause, que la parité en nombre n’a jamais cessé d’exister, que, sans parler du poste que j’occupe moi-même, tous les postes magistraux du plateau (son, éclairage, vidéo, musique, accessoires, décoratrice) sont tenus par des femmes, et qu’au bureau, cinq postes sur sept le sont aussi par des femmes.
À qui fera-t-on croire que, depuis plus de soixante ans, une secte lubrique, sous l’emprise d’une femme de maintenant quatre-vingt-sept ans, qui favoriserait sciemment les violences sexistes et sexuelles, a pu continuer à travailler et créer jusqu’à aujourd’hui, avec des artistes, femmes et hommes, dont le benjamin a aujourd’hui dix-sept ans et la plus âgée soixante-dix-sept, de plus de vingt-deux nationalités différentes, agnostiques, athées, catholiques, protestants, musulmans chiites et sunnites, juifs, hindous, bouddhistes, shintoïstes, partageant cette vie et ce travail pour certains depuis plus de quarante ans, pour un salaire qui, depuis quelques années, est devenu indécent tant il est modeste pour des travailleurs aussi talentueux et expérimentés. Tout cela sous l’œil des caméras d’au moins quatre cinéastes, que personne n’a interrogés et qui, pourtant, ont accompagné jour après jour, mois après mois, année après année, toutes les répétitions, presque toutes les grandes réunions. Les petites aussi. Tout notre travail a été filmé. Nos réflexions enregistrées, nos bêtises aussi, nos erreurs. Nos propos politiquement incorrects. Nos blagues. Certaines de nos querelles.
Une secte malfaisante et perverse ? Le Théâtre du Soleil ?
À qui fera-t-on croire cela et surtout pourquoi veut-on le faire croire ?
Donc, nous ferons notre travail, celui pour lequel nous sommes subventionnés par la nation, celui, aussi, qui nous permet de gagner notre pain et notre sel, et nous jouerons notre spectacle Ici sont les Dragons, Deuxième Époque, dès que nous serons prêts.
 
Ariane Mnouchkine
Paris, 19 février 2026 

 


* Si, par hasard, vous n’avez pas encore pris connaissance de ce dont je parle dans le texte ci-dessus, vous trouverez tous les renseignements nécessaires sur notre site : www.theatre-du-soleil.fr à la rubrique “communiqués
 
 
 
 
 

 
 
 
 

 

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