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Inde

Pour notre travail sur La Nuit des rois et sur Les Atrides, nous sommes allés à la rencontre de différentes traditions culturelles de l'Inde :

le Kathakali, le Bharata Natyam et le Kûtiyattam.

Voici d'abord un extrait du Natya Shastra, traité de dramaturgie attribué au sage Bharata qui en aurait eu la révélation, puis quelques documents sur ces différentes traditions indiennes, et sur le théâtre Chhau, dont des représentations ont eu lieu à la Cartoucherie en 1972, au Théâtre de la Tempête, organisées par Jean-Louis Barrault.

Des documents à voir ou à écouter

Bharata, la création du théâtre (extraits du Natya Shastra)

Cet ouvrage est le plus ancien traité connu sur le théâtre de l'Inde et sur sa relation avec la religion hindoue. Il n'a été écrit, en langue sanskrite, qu'à une date relativement récente, mais a certainement été transmis auparavant, durant de longs siècles, par tradition orale. Les estimations des spécialistes pour en fixer la naissance varient considérablement : du IVe siècle avant Jésus-Christ au VIIe siècle de notre ère.
Pareille incertitude entoure son auteur, Bharata. Il serait vain de chercher derrière ce nom, qui suggère des rapports symboliques avec certaines divinités, une individualité dont nous pourrions avoir une connaissance historique. Bharata n'est que le sage mythique à qui les dieux ont ordonné de créer le théâtre.
Le titre du traité, en sanskrit, est
Natya-Shastra. Natya signifie danse, et par suite représentation mimée, accompagnée de musique et de paroles chantées : le mot renvoie donc à cette forme syncrétique de spectacle qu'était sans doute le théâtre indien dès l'époque la plus ancienne. Shastra signifie traité, ensemble de doctrines, de règles ou de récits mythiques.
En une trentaine de chapitres, l'ouvrage donne des indications techniques, souvent extrêmement précises, sur l'organisation théâtrale, la dramaturgie et la représentation. Nous n'en reproduisons que le premier chapitre, qui propose, sous forme de narration fabuleuse, une version poétique et religieuse de l'origine du théâtre.

En m'inclinant devant Brahma et Shiva, je rapporterai les canons du théâtre, tels qu'ils ont été édictés par Brahma. 
Au temps jadis, des sages à la grande âme qui avaient dominé leurs sens s'approchèrent du pieux Bharata, maître de l'art dramatique, pendant un intervalle de ses travaux. Il venait de finir la récitation de ses prières et était entouré de ses fils. Les sages à la grande âme qui avaient dominé leurs sens lui dirent respectueusement : O brahmane, comment est né le traité du théâtre, semblable aux livres sacrés, que tu as composé ? A qui s'adresse-t-il, quelles en sont les parties, la grandeur et comment faut-il l'appliquer ? Nous te prions de nous dire tout cela en détail.

Entendant ces mots des sages, Bharata leur répondit ainsi au sujet du traité du théâtre :
Purifiez-vous, soyez attentifs et écoutez les origines du traité du théâtre composé par Brahma. O brahmanes, au temps jadis, au temps où l'âge d'or a été remplacé par l'âge d'argent, où les hommes se sont adonnés aux plaisirs des sens, se soumettant ainsi au joug du désir, où ils ont connu la jalousie et la colère, où leur bonheur s'est mêlé de tristesse, en ce temps-là les dieux, avec le grand Indra à leur tête, s'approchèrent de Brahma et lui parlèrent :
Nous voulons un objet de représentation, qui doit être audible aussi bien que visible. Comme les quatre livres sacrés ne peuvent pas être entendus par ceux qui sont nés intouchables, nous te prions de créer un autre livre sacré qui appartienne également à toutes les castes.Ainsi soit-il, répondit-il, et ayant renvoyé les dieux, il médita et rappela à sa mémoire les quatre livres sacrés.
Puis il pensa : je vais faire un cinquième livre sacré sur le théâtre en me servant des livres historiques. Il montrera la voie vers la vertu, la richesse, la gloire, contiendra de bons conseils moraux, guidera les hommes de l'avenir dans toutes leurs actions, sera enrichi de l'enseignement de tous les traités et passera en revue tous les arts et tous les métiers.

Avec ses souvenirs des quatre livres sacrés, Brahma fit donc son traité sur le théâtre. Il en tira le texte, la musique, la mise en scène et les sentiments.
Après que le saint et omniscient Brahma eut ainsi créé son traité du théâtre, il dit à Indra : Les livres historiques ont été composés par moi. Tu vas les transformer en pièces de théâtre et les faire jouer par les dieux. Transmets ce traité du théâtre à ceux des dieux qui sont adroits, instruits, habiles à parler et habitués à travailler dur.
A ces mots de Brahma, Indra s'inclina devant lui, joignit les mains et répondit : O le meilleur et le plus saint, les dieux ne sont capables ni de recevoir et de défendre ton traité sur le théâtre, ni de le comprendre et de l'utiliser. Ils sont inaptes à quoi que ce soit pour le théâtre. Mais les sages qui connaissent les mystères des livres sacrés et qui ont accompli leurs vœux sont capables de défendre ce traité du théâtre et de le mettre en pratique.

A ces mots d'Indra, Brahma me dit : Homme sans péché, c'est toi, avec tes cent fils, qui devras te servir de ce traité du théâtre.
Pour obéir à cet ordre, j'ai étudié le traité du théâtre de Brahma et j'ai demandé à mes fils de l'étudier aussi et de le mettre en application. Pour le bénéfice des hommes, j'ai assigné à mes fils différents rôles qui leur convenaient.
O brahmanes, je me suis ainsi préparé à donner une représentation dans laquelle entraient différents styles dramatiques, le poétique, le grandiose et le pathétique.
Puis je retournai voir Brahma et, après m'être incliné, je l'informai de mon travail. Brahma me dit de faire entrer également dans ma représentation le style gracieux et il me demanda de lui dire quels étaient les objets qui permettraient l'introduction de ce style.

Je répondis au maître : Donne-moi les objets nécessaires pour mettre ce style gracieux en pratique. Au temps de la danse de Shiva, j'ai compris que son style gracieux est approprié au sentiment érotique. Il demande de belles robes, de douces figures de danse, des sentiments, des états émotifs et son âme est l'action. Ce style ne peut pas être convenablement mis en pratique par des hommes, sinon avec l'aide de femmes. Alors Brahma a créé à partir de son esprit des nymphes habiles à embellir le théâtre et il me les a confiées pour la représentation.
Sur la suggestion de Brahma, un musicien et ses disciples furent employés pour jouer des instruments de musique et des musiciens célestes furent engagés pour chanter des chansons. Ainsi, après avoir embrassé l'art dramatique issu des livres sacrés, je m'approchai, avec mes fils et mes musiciens, de Brahma et je lui dis, en joignant les mains, que l'art dramatique était maintenant au point, et je lui demandai ses ordres.

A ces mots, Brahma dit : Un temps très favorable à la représentation d'une pièce est venu : le Festival d'Indra vient de commencer ; sers-toi du traité sur le théâtre à cette occasion. Je me rendis donc à ce Festival en l'honneur de la victoire d'Indra dans le combat où furent tués les ennemis des dieux. Dans ce Festival, où les dieux pleins de joie étaient assemblés en grand nombre, je prononçai d'abord la sainte bénédiction portant sur les mots de toutes les parties du discours, puis j'imaginai une imitation de la situation dans laquelle les dieux ont vaincu leurs ennemis. La représentation figurait des altercations, des tumultes, des membres coupés et des corps transpercés.
Brahma et les autres grands dieux ont été satisfaits de la représentation et nous ont donné toutes sortes de cadeaux en témoignage de la joie qui remplissait leur esprit. (...) Les autres dieux présents dans cette assemblée, différents par la naissance et par le mérite, ont donné à mes fils des discours adaptés à leurs différents rôles, qu'il s'agisse d'états émotifs, de sentiments, de forme physique, de mouvements harmonieux et de robustesse des membres, ou bien d'ornements magnifiques.

Mais quand a commencé la représentation qui montrait la défaite et la mort des ennemis des dieux, ces ennemis, qui, bien qu'ils n'eussent pas été invités, étaient venus au théâtre, poussés par les esprits malveillants, dirent : Nous pas vouloir voir cette chose dramatique, pas vouloir la représentation continuer. Et les mauvais esprits, se servant de leur pouvoir magique, paralysèrent la parole, le mouvement et la mémoire des acteurs.
Voyant cette insulte, Indra se mit à méditer pour trouver la cause de l'interruption de la représentation. Il s'aperçut que, entourés de tous côtés par les mauvais esprits, le Directeur et ses associés les acteurs avaient été rendus insensibles et inertes.
Alors, les yeux brillants de colère, (...) il frappa les mauvais esprits qui se trouvaient sur le théâtre. Quand ils furent partis, les dieux, joyeux, dirent: O Bharata, tu as là une arme divine par laquelle tous ceux qui veulent détruire une pièce sont battus.
Mais ensuite, quand la pièce fut prête et que le Festival d'Indra revint, les mauvais esprits jaloux recommencèrent à terroriser les acteurs.
(...) Je m'approchai de Brahma et lui dis : O le plus saint et le meilleur des dieux, les mauvais esprits sont décidés à empêcher cette représentation dramatique ; aussi enseigne-moi les moyens de la protéger.

Alors Brahma dit à son architecte de construire soigneusement un théâtre du meilleur type. Brahma le visita et dit aux autres dieux : Vous devez coopérer à la protection des différentes parties de ce théâtre, et des objets nécessaires à la représentation dramatique. Le dieu de la lune protègera le bâtiment principal, les gardiens des mondes les bâtiments adjacents. (...) Le grand Indra lui-même s'établit au côté de la scène. (...) Dans la section du haut fut placé Brahma, dans la deuxième Shiva, dans la troisième Vichnou, dans la quatrième Kartikeya et dans la cinquième d'autres puissants dieux. (...) Brahma lui-même occupa le milieu de la scène. C'est pour cette raison qu'on orne cet endroit de fleurs au début de la représentation.
Pendant ce temps, les dieux en corps dirent à Brahma : Tu devrais apaiser les mauvais esprits par une méthode de conciliation. Il faut d'abord appliquer cette méthode, ensuite faire des cadeaux, puis, s'ils ne servent à rien, créer la dissension entre les ennemis et enfin, s'il le faut, recourir à des expéditions punitives.

Entendant ces mots des dieux, Brahma appela les mauvais esprits et leur dit : Pourquoi voulez-vous empêcher la représentation théâtrale ? (...) Ils répondirent : La connaissance de l'art dramatique que tu as introduite pour la première fois selon le désir des dieux nous a mis dans une lumière défavorable, et tu l'as fait dans l'intérêt des dieux. Tu n'aurais pas dû le faire, toi qui es le père du monde entier, de nous aussi bien que des dieux.
Brahma répondit : Cessez votre colère, abandonnez votre tristesse. J'ai préparé ce traité du théâtre qui déterminera le bon et le mauvais sort des dieux et de vous et qui tiendra compte des actes et des idées des dieux et de vous.
Dans ce théâtre, il n'y a pas de représentation exclusive des dieux ou de vous. Le théâtre est la représentation du monde entier. On y parle de devoir, de jeux, d'argent, de paix, de rire, de combat, d'amour et de mort. Il apprend le devoir à ceux qui l'ignorent, l'amour à ceux qui y aspirent. Il punit les méchants, augmente la maîtrise de ceux qui sont disciplinés, donne du courage aux lâches, de l'énergie aux héros, de l'intelligence aux faibles d'esprit, de la sagesse aux savants. (...)

Le théâtre que j'ai inventé est une imitation des actions et des conduites des hommes. Il est riche en émotions variées et dépeint différentes situations. Les actions des hommes qu'il rapporte sont bonnes, mauvaises ou indifférentes. Il donne courage, amusement, bonheur et conseil à tous. (...)
Il n'y a pas de maxime de sagesse, pas de science, pas d'art, pas de métier, pas de procédé, pas d'action, qui ne se trouve pas dans le théâtre.
C'est pourquoi j'ai imaginé le théâtre où se réunissent toutes les provinces du savoir, les arts et les actions les plus variés. Ainsi, ô mauvais esprits, vous ne devez avoir aucune colère contre les dieux, parce que l'imitation du monde est une règle du théâtre.

Bharata-Natya-Shastra, chapitre 1, traduction originale de Jacques Scherer, (d'après la traduction anglaise de Manomohan Ghosh, The Natyasastra. A treatise of ancient Indian dramaturgy and histrionics, ascribed to Bharata Muni, 2ème édition, Calcutta, 1967), in Bouffonneries (" Théâtre d'Orient, le Kathakali, l'Odissi "), n°9, 1983, pp. 5-12.

Nous vous conseillons vivement de lire également la traduction faite par René Daumal, (Bharata, Gallimard, 1970), que nous ne pouvons reproduire ici...

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