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La Ville parjure

ou le réveil des Erinyes

1994

De Hélène Cixous, mise en scène d'Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre, décor de Guy-Claude François, costumes de Nathalie Thomas et Marie-Hélène Bouvet. En coproduction avec le Wiener Festwochen et le Ruhr Festpiele de Recklinghausen.

Création le 18 mai 1994 à la Cartoucherie.

Tournée 1995 : Liège (Théâtre de la Place), Recklinghausen (Ruhr Festpiele), Vienne (Wiener Festwochen), Festival d'Avignon.

51 200 spectateurs.

Un documentaire, D’après La Ville parjure ou le réveil des Erynies, a été réalisé par Catherine Vilpoux. Une version DVD est disponible avec la réédition du texte (livre-DVD coédité avec les éditions Théâtrales et la BnF, 2010).

Des documents à voir ou à écouter

Extrait "La Ville parjure" © Archives Théâtre du Soleil

© Michèle Laurent

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© Michèle Laurent

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© Michèle Laurent

Nos mauvais sangs

«  Le sang (…), une fois sur le sol,
Il est bien difficile de le faire remonter, popoï !
Le rapide liquide qui est versé à terre s’en va ! »
 
Les Euménides
v. 261-263
 
Le sang versé ne se reverse pas. Irréversible est la perte du sang répandu par l'assassinat. C'est cette irréversibilité qu'Eschyle chantait et dénonçait.
 
Non réversible pour la victime. Ni effaçable pour l'assassin. Non, tous les parfums d'Arabie n'adouciront point la petite main qui a tué. Les mains des Macbeths plus jamais ne seront purifiées. Aujourd'hui encore elles sentent le sang innocent.
 
Au bord de la rouge rivière au destin angoissant se sont penchés tous les poètes impuissants à retenir la vie qui s'en va, et ils regardaient courir, de siècle en siècle, le fil de l'horreur tragique. Entendez-les gémir l'hymne indigné, Eschyle, Shakespeare, Balzac, Hugo, affreusement fascinés par les carnages dont l'homme est l'auteur, avec la cité. Dans les rues on enfonce jusqu'aux chevilles dans la boue rouge.
 
Le sang comme il se glace, bout, tourne, monte à la tête, inonde, noircit.
 
Le sang nous le prenons pour l'âme substantielle, le principe vital qui fait le tour de notre pays intérieur, la part de nous qui doit rester cachée et que l'on peut nous arracher.
 
Le sang aux religieuses propriétés, celui qui a un prix, celui qui, versé sur l'autel selon les rites, a le pouvoir de racheter crimes et péchés.
 
Le sang que l'on appelait pur, que l'on prétendait bleu et ne pouvoir mentir, le sang qu'il fallait préserver dans ses frontières et ne pas mêler.
 
Le sang aujourd'hui toujours le voilà décoloré et recoloré et porteur de mauvaises pensées et de mauvais souvenirs. On dit : « le sang », et pour notre malheur, voilà le premier mot du racisme.
 
Pauvre sang, ta figure communique avec les pires fantasmes de notre siècle. On dit « sang » et aussitôt s'agglutine au vieux mot de vie le mot « contaminé ». D'une part le sang est contaminateur, d'autre part le sang est contaminable et contaminé. Par le sang passent, sauvages, notre amour et notre haine. Certains sangs sont déclarés d'avance haïssables, ils pourraient infecter les sangs des nobles races. Là-dessus, pour couronner l'histoire du liquide précieux, voilà que par lui nous arrive le fléau du Sida.

Ici, on se rappelle qu'un certain Monsieur Machin a associé le Sida aux juifs. La peur de la contamination par le Sida est, on le sait, un réflexe antisémite. Qui touche au mythe de la pureté du sang ? Le Sida, le juif, le noir... On part en croisade contre les croisements ! Chacun son sang !! Comme elle est largement répandue et insidieuse la peur de la contamination du sang par le sang !
 

Mais par contre, les mêmes effrayés n'ont pas très peur de la contamination de l'âme par les mauvais exemples et les mauvaises fréquentations. Contre la peste morale on ne prend pas beaucoup de précautions. On voit ces gens pressés par le goût des poisons, dont ils raffolent, - je veux parler de l'or et du pouvoir - se presser aux banquets où sont servis à foison les mets qui droguent leurs ambitions.
 
Mais il y a une odeur aigre dans les rideaux de ces palais, - vous la reconnaissez ? C'est la « pourriture des royaumes ». Celle que l'on sentait au royaume de Danemark. Une telle puanteur c'est un cri. C'est ce cri qui réveille bien des personnages de notre pièce. Certains, comme les Erinyes dormaient sous la terre depuis cinq mille années, d'autres depuis huit jours à peine. Un cri d'horreur, d'alarme, de révolte.
 
Nous en sommes témoins, on peut réduire en poussière des millions de créatures humaines pendant des dizaines et des dizaines d'années, et la terre bourrée d'assassinés, ne tremble pas. On n'entend pas des millions de cris. Jusqu'au jour où soudain uncri perce les lourdes couches de silence. Celui d'un enfant terrassé peut-être ? Ou d'une mère frappée par un malheur inouï ? Et c'est la fente dans la muraille.
 
Voici l'histoire : un jour, des agneaux apprennent à leur corps défendant que leurs bergers étaient des loups. Blessés, perdant leur sang, ils agonisent. Quoi, ceux qui les soignaient les ont tués ? Non ?! Si ! Qui peut imaginer cela ? Nous mêmes qui voyons les victimes s'éteindre une à une, c'est avec crainte et stupéfaction que nous sommes contraints d'admettre le pire : des bergers égorgeurs.
 
Et comment et pourquoi un crime si impensable ? Surtout dans nos pays fièrement avancés, et où la mode est à répéter le mot « éthique » toute la journée ?
 
Et si ce crime étrange et monstrueux était justement né de notre époque ? Justement des nombreuses injustices et injustesses enchevêtrées de notre propre temps ? N'est-il pas le symptôme de la nouvelle maladie du royaume ?
 
Tous les parfums de l'Arabie n'adouciraient pas les blanches mains souillées. Mais dans nos royaumes certains ont peut-être inventé les moyens de dévitaliser les nez.
 
Mais ceci n'est pas une fable.
 
HÉLÈNE CIXOUS

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