fr | en | sp | de
  • Au fil des jours
  • Publication du 08/12/2022

Mort du metteur en scène François Tanguy

Le 07 décembre 2022

 

« Souvent, le théâtre c’est la nuit. Souvent, c’est profondément beau. Il est difficile d’expliquer la beauté profonde de quelque chose, nous avons peut-être trop pris l’habitude des surfaces, plus faciles à arpenter. Il y a une profondeur qui est tapie dans la nuit du théâtre de Tanguy et du Théâtre du Radeau, c’est une profondeur enthousiaste et légère.
La profondeur de la beauté nécessaire, face à l’éternelle grimace de l’histoire. »

« C’est un théâtre qui parle du théâtre, avec les moyens du théâtre : ce n’est pas un théâtre de concepts ou de notions, Tanguy et le Radeau ne sont pas philosophes, même si au bout, il y a sans doute une question posée et une réponse proposée à la vérité de quelque chose, une vérité du théâtre et non dethéâtre. De même, ce n’est pas un théâtre politique, bien qu’il y ait un engagement de ce théâtre face à ce qui lui est public, bien qu’il y ait un engagement de ce théâtre face à ce qui lui est public, à ce qu’il partage en commun avec d’autres. Ces données, philosophie et politique investissent par en dessous ce théâtre dans des agencements qui emportent ses matières vers des devenirs imprévus. C’est un théâtre où les planches jouent un rôle déterminant, les coulisses, les lumières, les sons, décomposés en paroles, en musique, recomposés par instant en quelque chose qui doit être de l’ordre du sens et de la sensation. C’est un théâtre de bois et d’acteurs qui aboutissent à ce que Tanguy appelle la contemporanéité : cela signifie sans doute dire son mot dans le débat autour de la représentation, la faire – sans en être le représentant – non pas à l’écart, mais au cœur même des affaires du théâtre. C’est déjà plein de théâtre, avec des fables parfois douloureuses et mélancoliques, parfois drôles et grotesques ; parfois l’un et l’autre mélangés en un motif qui n’est pas seul et qui n’est pas le même. »

Extrait de François Tanguy et le Radeau – Jean-Paul Manganaro – chez P.O.L

 


Photo Claudine Doury / Agen VU © Télérama

 

Mort de François Tanguy, metteur en scène qui ne se pliait à aucune mode

François Tanguy, immense metteur en scène, qui déployait d’énigmatiques et sublimes féeries visuelles et musicales dans de subtils enchevêtrements de châssis de bois ou d’étoffes soyeuses, est mort cette nuit. Il aurait dû être présent, demain 8 décembre, au Théâtre de Gennevilliers où devait se jouer sa dernière création, Par autan. Un spectacle accueilli par le Festival d’automne, soutien de la première heure qui a, dès 1987 et la représentation de Mystère Bouffe, accompagné le travail de ce créateur atypique né en 1958.

En 1982, François Tanguy rejoint le Théâtre du Radeau, une troupe rassemblée près du Mans autour de la comédienne Laurence Chable. Il devient leur metteur en scène attitré et s’installe, avec eux, en 1985, dans un ancien garage automobile du centre-ville. En 1992, il le transforme en espace de travail collectif : la Fonderie est née. L’artiste ne quittera plus cet antre. Ce pas de côté qui l’éloigne des bruits et de la fureur du théâtre ne le rend pourtant pas insensible aux fracas de ce monde. En 1995, à l’instar d’Olivier Py ou d’Ariane Mnouchkine, il entame une grève de la faim pour la Bosnie.

La Fonderie, lieu de pèlerinage (et de résidence) pour bien des créateurs, est un territoire préservé où Tanguy prend le temps nécessaire pour que se déploient ses projets. Ce qui sort de ses salles ne se plie à aucune mode et les transcende toutes. Lui qui, en 1982, mettait en scène Dom Juan de Molière délaisse très vite les pièces structurées. Il puise des fragments de textes chez les poètes ou les philosophes, il les dissémine dans des ballets fascinants, aussi vaporeux qu’organiques, au sein desquels les acteurs déambulent en proférant des bribes de mots.

Passent et repassent à nos oreilles, entrelacées à des musiques de Bach, Beethoven, Brahms, Pascal Dusapin ou John Cage, des paroles de Dante, Virgile, Brecht, Plutarque ou bien Nietzsche. On ne comprend pas tout et ça n’a aucune importance. De Choral(1994) à Item (2019), des Cantates (2001) à Soubresaut (2016), les représentations déposent leurs strates mystérieuses en s’arrimant à la musique. Les titres sont éloquents : Coda, Ricercar ou Onzième. Ce qui se trame sur le plateau s’inscrit dans le corps du spectateur.

Les propositions de François Tanguy relèvent de la sensation plus que de l’intellect. Elles parlent aux inconscients et pas à la raison. Elles réconcilient le spectre et le vivant, l’antique et l’aujourd’hui, elles associent les contraires dans un paradoxe que rien ne permet de résoudre : guerre et sérénité, silence et cacophonie, opacité et transparence, douceur et brutalité, sophistication et sauvagerie, tout s’agence et se réagence dans un continuum hypnotique. Les comédiens traversent et habitent ce désordre savamment orchestré. En frac, en robes longues, leurs têtes coiffées d’invraisemblables chapeaux, ils forgent seconde après seconde la trame mouvante d’une toile de maître. Du chaos jaillissent des lumières.

François Tanguy distillait, dans un paysage théâtral souvent formaté et parfois peu imaginatif, des moments suspendus et en état de grâce. De ces moments qui déréalisent le quotidien et marquent à jamais le public. Il aimait le beau auquel il dédiait, en hommage, des cérémonials tremblés et précaires. Lové dans ses spectacles, on apprenait à lâcher prise. À laisser parler en soi une langue hybride, inconnue et pourtant familière. À accueillir avec volupté le poème écrit par la scène. Alors on notait, en toute hâte, sur un coin de papier en sortant de la salle, des phrases attrapées au vol. Dont celle-ci, de Dante, qui se faisait entendre au cours de Soubresaut : « Comme je m’angoissais pour ma vue éteinte, de la flamme fulgurante qui l’éteignit sortit un souffle qui me fit attentif, et qui disait : en attendant que tu recouvres la vue que tu as consumée en moi, il est bon qu’en parlant tu la compenses. » Il y a là de quoi s’arrêter une seconde. Faire silence. Méditer. C’est cette méditation offerte en partage qu’emporte avec lui François Tanguy dans la mort.

Joëlle Gayot, Télérama, 7/12/2022

 

 

Le metteur en scène François Tanguy est mort

Un grand homme de théâtre est mort. Pas un de ceux dont tout le monde connaît le nom, mais un des rares qui marquent d’une empreinte profonde l’art de la scène, parce qu’ils construisent une œuvre unique et poétique, hors des sentiers battus, loin de la mode, dans leur monde. Cet homme s’appelait François Tanguy, il a été emporté par une septicémie, mercredi 7 décembre, à l’hôpital du Mans (Sarthe) à 64 ans, alors que sa dernière création, Par autan, est présentée au Théâtre de Gennevilliers (Hauts-de-Seine), du 8 au 17 décembre, dans le cadre du Festival d’automne. Marie Collin, directrice artistique du festival de 1980 à 2022, l’avait soutenu tout au long de sa carrière, qui n’en a pas été une. Ce fut un trajet, et ce trajet avait une base, La Fonderie, au Mans.

Il faudrait, si cela n’a jamais été fait, qu’un cinéaste filme ce lieu, installé dans un ancien garage Renault, pour laisser un témoignage de ce que peut être le repaire d’un « ange du théâtre », pour reprendre le mot de Stanislas Nordey. Quatre mille mètres carrés, des ateliers, des cuisines, des chambres et des salles avec de longues tables et des objets hétéroclites. C’est là, dans ce qu’il appelait son « port », que François Tanguy vous accueillait. Grand, brun et beau, avec un regard extraordinairement présent et une parole vive, nourrie de citations que le metteur en scène puisait dans les livres qui auront accompagné toute sa vie.

Le premier lui fut rapporté de la République démocratique allemande (RDA) par sa tante. Il portait sur les répétitions de spectacles de Bertolt Brecht, et il y avait des photos. « Je regardais ça. J’avais 8 ans », nous disait-il, lors d’une visite. Né en 1958, François Tanguy avait un père secrétaire d’un collège technique en banlieue parisienne, qui faisait partie, avec sa tante, d’un groupe de théâtre amateur proche de Jacques Lassalle (1936-2018), le directeur du nouveau Studio-Théâtre de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). Le groupe répétait dans la cave du collège. « Ils ne faisaient pas du théâtre au sens où on peut l’entendre. Ils se concentraient sur un problème », se souvenait François Tanguy.

On ne lui demandait pas comment il s’était formé. Il était naturellement metteur en scène, et l’est définitivement devenu quand il a rencontré l’équipe du Radeau, fondée en 1977. C’était en 1982. Trois ans plus tard, l’équipe s’installait au Mans, la ville natale de la comédienne Laurence Chable, l’âme de la troupe. C’est à La Fonderie que sont nées les créations de François Tanguy. Sans établir de calendrier, ni céder à des impératifs de production. Le Radeau prend le temps qu’il lui faut pour répéter, et quitte son « port » quand un spectacle est prêt. En trente ans, on en compte une petite vingtaine : Mystère bouffe, Jeu de Faust, Woyzeck-Büchner-Fragments forains, Chant du bouc, Choral, Onzième, Passim… François Tanguy en signe la mise en scène et les scénographies. Pour certains, il « costume la lumière et le son », comme le précise joliment une de ses proches.

Pour qui n’aurait vu aucun de ces spectacles, on pourrait écrire, tout simplement, qu’ils rendaient hommage aux planches, des planches en bois droites, de biais, de guingois, qui bougeaient, avançaient, reculaient, créant des espaces mouvants, semblables à des forêts profondes habitées de comédiens vêtus d’habits immémoriaux, comme venus de shtetls, de royaumes perdus, de contes animaliers et de temps suspendus. Tout était fractionné, dans le théâtre de François Tanguy : des bribes de textes, des sons de cloches, des éclats d’orages et de musiques. Cette multitude fragmentée donnait naissance à un théâtre du leitmotiv, en écho au vieux chant de l’humanité. En déplaçant notre regard et notre écoute, François Tanguy s’est inscrit dans la lignée de Klaus Michael Grüber, Tadeusz Kantor ou Didier-Georges Gabily.

On comprend pourquoi Stanislas Nordey parle d’un « ange ». Il précise que François Tanguy était aussi « une vigie qui veillait sur l’actualité ». Ses engagements furent nombreux et intenses, au côté des sans-papiers et de la Bosnie, pour laquelle il a mené une grève de la faim avec Ariane Mnouchkine et Olivier Py, en 1995, puis de la Tchétchénie, de l’Ukraine et des sans-logis, aujourd’hui : « tout le bordel du monde », comme disait François Tanguy, poète de la scène engagé sur son grand Radeau de la vie.

François Tanguy en quelques dates
23 juin 1958 Naissance à Caen (Calvados).
1982 Rejoint le Théâtre du Radeau.
1985 Création de La Fonderie, au Mans (Sarthe).
1995 Grève de la faim pour soutenir la Bosnie.
7 décembre 2022 Mort au Mans (Sarthe).

Brigitte Salino, Le Monde, 8/12/2022

 

Photos du spectacle "Par autan" © Jean-Pierre Estournet

 

François Tanguy est mort

On ne savait évidemment pas lorsqu’on l’a vu au Mans en novembre que Par autan ce serait son dernier spectacle. On revoit François dans le hall de la Fonderie, solaire et un peu ailleurs comme souvent, faisant visiter la Fonderie à une personne qui y venait pour la première fois. On avait titré l’article : « Par autan : l’ insaisissable souffle du Radeau ». Voici le texte qui suivait. Le spectacle doit venir au Théâtre de Gennevilliers prochainement, prélude à une longue tournée ,malgré elle en forme d’adieu.

Tous les deux ans, le guignol remet ça. Cette fois, François Tanguy et le Théâtre du Radeau nous embarquent poussés par le grand vent de « Par autan ». Des planches aux moustaches postiches, des cadres mobiles aux robes enchiffonnées, as de la bricole recyclée, les gens du radeau font du neuf avec du vieux en grands maîtres de l’éruptif à tout va. Un voyage plus enjoué que jamais. Ô merveille !

Ils sont assis sur un banc face à l’immensité, ils se serrent, expulsent le dernier du rang, increvable gag. Ça revient, ça remet ça, glisse, pirouette. Plus tard, dans les épaisseurs de leur accoutrement, ils prendront place sur des chaises de cuisine dépareillées, entre deux planches, deux panneaux. Et ce petit paysage peint là bas au fond sera emporté dans la soudaine tourmente .

Les moustaches extravagantes des uns, les coiffes tournicotées des autres sont des nids à petits vermisseaux histoires, les cuissardes comme les rideaux et les gilets sont faits de pièces rapiécées, rafistolées. Idem les gants, les chapeaux. Les robes déploient leurs frissons comme tombées de vieilles malles au sortir de la nuit. Idem les papiers peints, idem les cadres tendus de tissus ou de voiles plus ou moins transparents, idem les tableaux de s champêtres, Item les fils et les filins où transitent des rideaux en toile à matelas, idem la viole qui joue du piano, idem l’animal empaillé que ne fait que passer .

Faut-il voir dans un semblant de table à repasser  posée sur la table au tout début un clin d’œil fraternel ? Tout passe et repasse dans les spectacles du Radeau. Les mots comme les corps dans un splendide vieillissement du même dont on ne se lassera jamais, et le bonheur de voir de nouveaux corps entrer dans la danse. Les panières immémoriales du théâtre ne chôment pas, le vent d’autan impose, par bourrasques, son tempo. Ça vrille, ça gicle, ça lutte contre le vent. Les chapeaux, les frisettes, les rideaux, les filins, les planches de bois qui inclinent les corps et les destins sont derechef à la fête. Qu’est-ce donc que cet apparent bric à brac ? Un bricolage ébouriffé me disait un jour François Tanguy.

C’est un écrin, un bac à sable, un abri pour la nuit, une dérive temporelle en barque, un carrefour où les chemins bifurquent et où les mots, comme des petites loupiotes, s’avancent en guirlande émettant des signes par intermittence.

Robert Walser, l’ami de longue date, est venu avec une musette de textes brindilles, quelques appeaux, des brandons, tel les yeux d’un homme parlant « le langage muet du désespoir » tandis que sa bouche sourit avant que la cantatrice ne« pose sa main comme une caresse sur la tête de l’enfermé ». Ou bien ces mots de Robert au chevet de Kleist :« comme pressé d’annoncer un malheur, un vent de tempête fait irruption et ne trouve plus la sortie ».

Compagnon de route des jours anciens, veillant en coulisses sur le vieux temple en bois, Shakespeare, dans sa langue, fait un pas de deux et remet ça. Dostoïevski comme Kierkegaard s’accoudent au bar en ruminant. Tchekhov en bon météorologiste du monde comme il va, soulève son lorgnon : « on étouffe ici, il va sans doute y avoir de l’orage » ou plus loin toujours dans La noce ; «  donnez moi de la poésie ! Et lui, rebelle, attend l’orage comme s’il apportait la paix. Donnez-moi un orage ! ». Ça remet ça, ça glisse, De Beethoven à Gueorgui Sviridov, les musiciens ne sont pas les derniers Ça file par des chemins de fuite, des gags se souviennent du cinéma muet, un pas de danse à peine esquissé et déjà anéanti, un saga de gestes bricoles, une mémoire à vue, ouverte aux vents. Le temps est, étrangement à l’allégresse.

On retrouve Laurence Chable et Frode Bjǿrnstad (présents dans presque tous les spectacles de Tanguy), Martine Dupré, Vincent Joly et Erik Gerken (déjà dans Orphéon, Cantates, Item) et deux nouveaux venus, Samuel Boré (au piano) et Anaïs Muller ; ancienne élève de l’école du TNS. Fidèles d’entre les fidèles, François Fauvel (lumières) et Eric Goudard(son) accompagnent une fois le plus François Tanguy.

Par autan, a été créé au Théâtre des Treize vents, , le spectacle a été donne à la Fonderie du Mans jusqu’au 11ov, puis au TNB du 23 au 26 nov, il est à l'affiche du T2G dans le cadre du Festival d’automne du 8 au 17 déc, puis au TNS du 6 au 14 janv, à l’Archipel de Perpignan les 25 et 26 janv, à la comédie de Caen, les 2 et 3 fév, au CDN de Besançon les 8 et 9 mars

Jean-Pierre Thibaudat, blog Mediapart, 7 décembre 2022

 

 

COSMOGONIE TANGUY

La couronne en laiton doré résistera au temps, elle se conservera, on s’en souviendra, elle sera réparée encore une fois, une énième, avec un adhésif tout aussi résistant qui devient lui aussi doré, purement par sympathie. Et le pantin, le jeune pantin, car un pantin peut être jeune, il suffit d’y penser et de le penser dans cet état, le pantin lui aussi résistera et se conservera, il restera tel qu’on le voit encore sur plusieurs photos, photos couleurs s’entend, sans précipitation, il restera ainsi, un peu les bras ballants, oui, légèrement écartés, légèrement indécis, le propre d’un pantin n’étant pas d’être décidé, mais flottant, prêt à interpréter un quelque chose dont il ne sait rien, dont jamais il ne saura rien, sa tâche étant en premier de signifier cette indécision qui le fait être le pantin qu’il est.

Et comme lui, comme la couronne, résistera aussi cet animal empaillé, cheval d’un soir, cheval de photo et de scène, et cette biche qui joue son intrigante, un soir, tout ça résistera et se conservera. Et ce geste, sans fin, qui dessine dans la nuit du théâtre une réponse sans fin, se conservera, tout comme cet autre geste, lui aussi sans fin, mais aussi sans réponse résistera et se conservera dans le temps, il se conservera dans l’esprit de tous ceux qui l’ont vu s’esquisser dans un laps infinitésimal de temps.

Tout ça résistera. Dans les yeux restera la danse féroce et endiablée de deux femmes sur un alignement de tables, tables de réfectoire et chaises de réfectoire, et résistera encore très longtemps le piétinement acharné de l’acteur garçon qui bégaie. Dans tous les yeux il y aura le petit bout de tissu imprimé qui volette, avec insistance, et volette près d’une petite ampoule, plus vieille que le théâtre, prête encore avec son filament d’histoire qu’elle ne racontera pas, mais laissera percer et flotter dans cet air rare où elle rencontre une planche qui se balance à l’infini.

L’envahissement total du jaune qui embrase toutes les coulisses juste à l’endroit où l’homme jeune dit paroles et vers, oui, on s’en souviendra. C’est forcément ça, on s’en souviendra parce qu’on ne peut pas oublier des densités pareilles, des mises en tremblement qui résonnent comme des puissances à l’œuvre et s’enfoncent dans le sol avant que dans notre mémoire. Béances. C’est que là se marque le moment où cette affaire bascule dans quelque chose d’inaperçu et de non conçu, quelque chose qui serait comme un secret, un secret longtemps gardé et qui d’un coup explose comme une évidence. Non pas une évidence de la morale ou de l’esprit courants, mais une certitude à l’intérieur d’un mouvement qui nous contraint à réfléchir et, surtout, à aimer différemment.

On se souviendra parce qu’on saura qu’il y a une pâte amoureuse dans la fréquentation du Radeau et de la Fonderie, faite de complexités diverses, de mises en affections, en discussions, en discours, en sensorialités. On n’oubliera pas l’impact des infinitifs qui légendent parfois les titres des travaux, infinitifs qui étirent jusqu’à l’impossible ce qu’on appelle « les données du réel » et l’ajustent pour qu’il soit ainsi dans un devenir provocateur, ce réel. Le vaste infinitif empêche alors à l’Histoire de déferler, il aligne et donne à voir de toutes petites histoires, et les histoires alignées sont comme hirondelles réunies réfléchissant sur un long fil électrique, petites histoires, bouts d’histoires et de temps qui se nouent ensemble pour faire le travail d’un soir et d’une vie.

Petites histoires, puissances qui sont pourtant et Dostoïevski et Kafka et Lucrèce et Walser et d’autres, bribes, qui se trouvent là dans un désir muet d’être attrapés et trafiqués et dits, toute une vie et un régime nouveaux qu’il faut dire d’une langue jusque-là inconnue, à trouver. Et avec les infinitifs, les adverbes, adverbes temporels pour la plupart, mimant, théâtralement, quelques variations du temps. Ô toi ! Ce portrait de toi embouqueté de fleurs ! Toi, François, en ramasseur de fleurs : c’est une poétique picturale qui déferle sur les parois et les murs des décors et qui fait allusion à une manière de circuler à l’intérieur de quelque chose qui reste intact ou intangible. C’est là ta nature, être impalpable, unique interprète de ce toi printemps qui aura été tien et nôtre avec toi. On s’en souviendra, on n’oubliera pas.

Jean-Paul Manganaro