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  • Publication du 25/01/2024

Mort de Christian Dupavillon

Le 22 janvier 2024

 


© Archives Théâte du Soleil

 

La mort de Christian Dupavillon, le flamboyant « Monsieur Fêtes » de Jack Lang

Par Michel Guerrin, Le Monde, 24 janvier 2024

Architecte de formation, cet agitateur d’idées a travaillé plus de trente ans au côté du ministre de la culture de François Mitterrand, donnant au socialisme culturel un visage novateur et festif. Il est mort lundi, à 83 ans.

Il fut le grand ordonnateur de la gauche festive. Le chef d’orchestre des cérémonies qui ont rythmé les dix ans de règne de Jack Lang sur la culture, avec François Mitterrand en imperator (1981-1986, puis 1988-1993). Il bombardait le ministre d’idées et les réalisait avec maestria, donnant au socialisme rose une patte populaire et créative, propre à séduire la jeunesse et à souder le pays. Architecte de formation, jamais encarté au Parti socialiste, Christian Dupavillon est mort, le 22 janvier, à Paris. Il avait 83 ans.

Ses faits d’armes ? Fête du 10 mai 1981 à la Bastille après la victoire de François Mitterrand ; investiture du même président, le 21 mai 1981, montant seul à pied la rue Soufflot, une rose à la main, sur l’Ode à la joie de Beethoven, avant de pénétrer dans le Panthéon ; Fête de la musique en 1982 (devenue incontournable) ; défilé militaire nocturne du 14 juillet 1982 (jamais reproduit) ; transfert des cendres de Condorcet, de Monge et de l’abbé Grégoire au Panthéon en 1989 ; défilé virevoltant et extravagant de Jean-Paul Goude sur les Champs-Elysées, le 14 juillet 1989, pour fêter le bicentenaire de la Révolution. « Souvent, il pleuvait », s’amusait Christian Dupavillon, quand il évoquait ces fiestas.

Dupavillon est un compagnon de route de trente ans de Jack Lang, liés par la passion du théâtre. Ils se rencontrent à Nancy, au milieu des années 1960. Le premier est étudiant en architecture, le second dirige un festival de théâtre qui gagne vite en réputation. « On ne s’est plus quittés, raconte aujourd’hui Jack Lang. Ce garçon fin et doté d’une érudition folle avait du nez et un œil. Et quel enthousiasme ! »

Dupavillon devient « prospecteur » du festival : faire le tour du monde pour dénicher des talents. C’est lui, entre autres, qui repère à New York la très politique troupe du Bread and Puppet Theatre, militante antiguerre du Vietnam, et la fait venir avec ses marionnettes géantes pour animer les rues de Nancy en 1968 – ce temps fort propulse un peu plus le festival.

Redonne vie à d’anciens sites industriels

Dupavillon n’a jamais exercé comme architecte, mais il trouve des professionnels pour bâtir ses idées. Il est un des premiers à penser que des sites industriels en déshérence peuvent revivre comme lieux culturels, porter des utopies, inventer une autre façon de créer et de diffuser des œuvres. Cette préoccupation de la friche est au centre d’un numéro de la revue L’Architecture d’aujourd’hui, titré « Les Lieux du spectacle », dont il est le pilote, en 1970.

« Ce numéro a orienté ma vie », réagit Patrick Bouchain, qui, après avoir été l’assistant de Dupavillon, est devenu l’architecte de nombreuses friches culturelles. « Dupav’ », comme on l’appelle, informe aussi Ariane Mnouchkine, en 1970, qui cherche un lieu pour sa troupe du Théâtre du Soleil, que des entrepôts abandonnés par l’armée, au bois de Vincennes, feraient l’affaire. Ainsi commence l’aventure de la Cartoucherie, qui dure encore.

Il n’y avait pas meilleur que Dupavillon, pensent Lang ou Bouchain, pour faire grand avec rien – créer un théâtre en carton –, naviguer contre l’établi, être à l’affût de ce qui est rejeté, rapprocher l’artiste du public. Pas meilleur pour installer un festival dans une ville, imaginer des gradins sur une place, inscrire un spectacle dans un hôtel, faire d’un sous-sol une fête.

En 1972, quand Lang est nommé directeur du Théâtre de Chaillot, à Paris, avec Antoine Vitez pour directeur artistique, Christian Dupavillon devient son « conseiller particulier ». Le job cadre avec son agilité transversale. C’est lui qui fait venir pour la première fois en France, en 1973, l’acteur et écrivain Dario Fo, avec son spectacle Mistero Buffo. Quand Lang est « viré » par le ministre de la culture, Michel Guy, en 1974, Dupavillon scénarise une « cérémonie d’adieu » au milieu des gravats d’un Chaillot en travaux : il transforme Lang en victime et en futur ministre de la culture.

« A part parmi les politiques »

Dupavillon est du fameux cabinet de Jack Lang, en 1981, au ministère de la culture. Puis en 1988. Si ses camarades ont des sujets ciblés, lui s’occupe « de tout et de rien », donc de beaucoup. Pour la première Fête de la musique, en juin 1982, il répète que « le public doit devenir acteur ». Trois semaines plus tard, son iconoclaste défilé militaire du 14-Juillet, de nuit, sans tribune officielle (Mitterrand dans un fauteuil à même le pavé), suivi du bal populaire et du feu d’artifice, est une façon de réunir l’armée et le peuple.

Alors que Mitterrand veut de l’exceptionnel pour le bicentenaire, le 14 juillet 1989, et que l’on pense à faire appel à des chanteurs ou à des musiciens de renom, Dupavillon casse les codes et impose le photographe et cinéaste Jean-Paul Goude, créateur d’un virevoltant métissage entre les couleurs de peau de centaines de danseurs ou figurants. « Je le voulais, car il a le sens du spectacle. » Ce sera un triomphe. « Dupavillon était à part parmi les politiques, car il comprenait mon travail », réagit Goude.

Dupavillon suit aussi pour Lang tous les grands travaux – Louvre, Opéra Bastille, Cité de la musique, Ecole de la photographie à Arles, Cité de la BD à Angoulême… Et convainc son ministre de réhabiliter la mode en ouvrant à des défilés de couturiers la cour Carrée du Louvre ou les jardins des Tuileries.

En 1990, Jack Lang nomme Christian Dupavillon directeur du patrimoine. Le secteur devient une priorité, le budget de restauration des monuments ne cesse de croître. Mais l’intéressé ne reste que trois ans, débarqué par le nouveau ministre de la culture, Jacques Toubon. Dupavillon en gardera une profonde amertume, se tournant alors vers son magnifique chalet d’Arêches-Beaufort (Savoie). Il fait, en 2001, un rapide passage comme chargé de mission auprès de Jack Lang, au ministère de l’éducation nationale, mais la foi n’est plus là. Composer n’est pas dans le registre de ce caractère électrique.

On doit à Dupavillon plusieurs ouvrages, dont Architectures du cirque (Moniteur, 1982), qui est un grand livre historique, La Tente et le Chapiteau (Norma, 2004), où il montre le lien entre cirque et nomadisme, ou encore Naissance de l’opéra en France (Fayard, 2010).

Ce bon vivant, fin cuisinier et bonne fourchette, débordait. Fragilisé par deux AVC, il recevait dans son appartement parisien du 10e arrondissement, au milieu d’une multitude d’objets, photos, tissus, livres pour enfants, marionnettes asiatiques. Autant de traces d’une vie, entre ombre et flamboyance.

20 mai 1940 : naissance à Chambéry
1972 : devient directeur artistique au Théâtre national de Chaillot
1981 : entre au cabinet de Jack Lang au ministère de la culture.
1990 : est nommé directeur du patrimoine au ministère de la culture.
22 janvier 2024 : mort à Paris.


 

Christian Dupavillon, l’imagination vraiment au pouvoir

Par Armelle Héliot, Le journal d'Armelle Héliot, 22 janvier 2024

Architecte, passionné par le théâtre et le cirque, il avait été directeur du Patrimoine. Mais c’est d’avoir lancé l’idée de la fête de la musique qui le rendait le plus fier. Il s’est éteint ce matin, dans sa 84e année.

Dupav’, on l’appelait Dupav’. Tout un programme ! Un nom de cour de récré. L’enfant qu’il avait été, dans les années 40, à Chambéry, ne s’était jamais tu, en lui. Ce qui autorisait une certaine familiarité. Christian Dupavillon, de son patronyme complet, Christian du Cheyron du Pavillon, appartenait à une famille assez sévère, mais cela ne l’empêcha jamais de développer et d’exprimer une fantaisie heureuse. Il était né le 20 mai 1940.

Ses bacs en poche (en ce temps-là, il y en avait deux), il étudie ‘architecture. Il est passionné par les bâtiments du spectacle vivant, théâtres, cirques. Il écrira d’ailleurs sur ces architectures spécifiques, de très beaux ouvrages savants et déliés.  

Très tôt Il est au plus près des grandes aventures théâtrales du début des années 60. Christian Dupavillon s’est beaucoup investi, dès 1967, dans la naissance et le rayonnement du festival universitaire qu’a fondé Jack Lang à Nancy. Avec Monique Lang et la petite garde rapprochée –ils sont tous très jeunes et très passionnés- il se dépense sans compter. Comme le raconte si bien Jean-Pierre Thibaudat dans l’ouvrage qu’il a consacré, il y a quelques années, à cette singulière aventure, devenue le Festival international de Nancy, Christian Dupavillon, esprit curieux et homme épris de voyages, nourrit la programmation, Il ramène dans ses filets de nombreux trésors et conduit, jusqu’à la Place Stanislas et ses environs, quelques-uns des artistes, quelques-unes des troupes les plus frappantes d’alors. Bread and Puppett (des marionnettes et Dupavillon adore), comme Robert Wilson. C’est l’Amérique inventive. Michèle Kokosowski s’occupe plus de l’Est de l’Europe et Tadeusz Kantor est bientôt là…

A l’orée des années 70, on le retrouve dans le bois de Vincennes. Auprès d’Ariane Mnouchkine et des fondateurs, il impulse vie au Théâtre du Soleil. Il n’est pas le scénographe du grand pavillon de la Cartoucherie, mais on dit que c’est lui qui a eu vent du site, appartenant à la ville de Paris, que l’armée quittait. Guy-Claude François sera des années durant le maître des espaces et des images du Soleil.

La troupe s’installe là et cinquante cinq ans plus tard, elle est toujours là. C’est Christian Dupavillon qui a eu vent du départ de l’armée du site. D’autres artistes suivront Ariane Mnouchkine, à commencer par Jean-Marie Serreau.

Des années fertiles et des spectacles inoubliables. Christian Dupavillon a une autre passion : celle des carnavals. Lui qui a grandi dans les Alpes, connaît par cœur les fascinantes manifestations suisses, mais c’est dans le monde entier qu’il part à la découverte des formes différentes de ces fêtes immémoriales.

Lorsque Jack Lang devient directeur du Théâtre de Chaillot, en 1973, Christian Dupavillon l’accompagne, et s’occupe notamment du jeune public. Secrétaire d’Etat à la cuture, Michel Guy démet son futur successeur et Dupavillon travaille alors à « Architecture d’aujourd’hui », de 1978 à 1981.

Bientôt, il sera appelé rue de Valois, par Jack Lang, devenu en mai 1981, ministre de la Culture et de la Communication. Beaucoup d’argent et beaucoup d’idées : ces années- là sont riches d’événements incessants. Conseiller technique chargé des grands travaux, en accord évidemment avec Emile Biasini, Christian Dupavillon développe mille et unes idées et c’est à lui que l’on doit une idée qui sera soutenue par le directeur de la musique, Michel Fleuret, mais qui est consubstantielle au goût de la fête et des fêtes populaires de cet aristocrate : la fête de la Musique. Mais oui, c’est lui, et c’est sans doute l’un des faits dont il aura été le plus fier, jusqu’à la fin de sa vie. Après le premier départ de la rue de Valois, il est à l’abri : il a été nommé, en 1985, inspecteur général de l’administration de la culture, ce qui lui assure une stabilité officielle dans l’administration.   

Au retour de l’équipe rue de Valois, il est à nouveau conseiller technique avant d’être promu directeur du Patrimoine. Il y demeure de 1990 à 1993. Il est au sommet de sa carrière et son éducation, ses connaissances, ses goûts, font de lui un serviteur de l’Etat et des monuments, très actif, très investi dans ses fonctions.

Jacques Toubon, à son tour devenu ministre de la Culture, le rappelle rue de Valois pour une mission sur l’action de l’Etat dans le domaine de l’architecture.

Par-delà la fête de la musique, Christian Dupavillon aura également été l’homme des grandes mises en scène : 21 mai 1981, le tout nouveau Président Mitterrand est au Panthéon ; même lieu, sept ans plus tard, transfert des cendres de Jean Monnet ; juillet 1989, bicentenaire de la Révolution française, il a eu l’idée de Jean-Paul Goude pour le défilé historique et ludique.