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  • Publication du 06/03/2019

Hommage à Jean Starobinski

Jean Starobinski, historien des idées, est mort

Historien des idées et théoricien de la littérature, l’essayiste et médecin suisse Jean Starobinski est mort, le lundi 4 mars, à Morges (Suisse), à l’âge de 98 ans.

Né à Genève, le 17 novembre 1920, ce fils de médecins (Aron Starobinski et son épouse, née Szajndla Frydman, d’origine juive polonaise, fixés là dès 1913 par leurs études puis par le hasard de la Grande Guerre), reste lié à ce milieu tant par ses études que par sa vie familiale, puisque lui-même épouse en août 1954 une médecin, ophtalmologiste, Jacqueline Sirman, dont il aura trois fils.

Dès la petite enfance, il est éduqué dans la plus grande liberté, « sans la moindre coercition », reconnaîtra-t-il en vantant cette école expérimentale fondée par le psychologue et neurologue genevois Edouard Claparède (1873-1940), dont le biologiste et épistémologue Jean Piaget s’inspirera et où le dessin, l’improvisation, les activités manuelles jouent un rôle prépondérant.

Il entreprend des études de lettres et de médecine, ses parents qui craignant les faibles débouchés d’un parcours littéraire

Parfaitement intégré à la société helvète, il ne sera toutefois naturalisé suisse qu’en 1948. Une chance, finalement, puisque son statut jusque-là d’étranger, s’il est précaire, le soustrait aux obligations militaires et l’autorise à se consacrer tout entier à ses études. Aussi, après une scolarité exemplaire au Collège de Genève, il entreprend dans sa ville natale des études de lettres et de médecine – sur l’insistance de ses parents, qui craignent les faibles débouchés d’un parcours littéraire –, décrochant un doctorat dans chacune de ces disciplines.

Au nom de sa double compétence, le voilà assistant à la faculté des lettres de Genève (1946-1949), puis interne en clinique thérapeutique à l’hôpital cantonal de la ville (1949-1953). Sa naturalisation le contraint pour le poste d’interne à repasser ses diplômes de médecine, la Suisse établissant depuis la fin des années 1920 une différence entre la valeur légale des titres selon qu’on est étranger ou non. C’est à cette occasion qu’il demande le conseil d’une jeune étudiante. Elle lui passe ses notes – et deviendra la femme qui a partagé sa vie…

 

Analyse littéraire

Médecine et littérature conjointement donc. Même jeu de bascule entre le poste de chargé de cours (1953), puis de professeur assistant (1954-1956), qu’il accepte à Baltimore (Maryland) à l’université Johns-Hopkins, avant de rejoindre, pour un an, en tant qu’interne, l’hôpital psychiatrique de Cery, à Prilly, à côté de Lausanne (1957). C’est alors seulement que Jean Starobinski opte pour une seule carrière : celle de l’analyse littéraire, qu’il conduira avec une singularité féconde qui doit beaucoup à ces prémices contrastées.

Professeur d’histoire des idées et de littérature française à la faculté des lettres de Genève, où il enseigne de 1958 à 1985, il prolonge sa carrière de pédagogue comme professeur invité au Collège de France, à Paris (1987-1992), puis à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich comme suppléant à la chaire de littérature française (1992-1993). Mais, s’il faut trouver un point de rencontre entre son origine helvétique, qui le rend prompt à gravir les sommets littéraires – Montaigne, Rousseau, Diderot notamment –, son engagement de clinicien thérapeute et sa science critique à mille lieues du journalisme littéraire, c’est un état d’esprit, cette mélancolie, trouble des humeurs, qui perturbe/agite l’homme occidental dès l’époque d’Hippocrate de Cos.

 

Tremblement de l’esprit

Ce tremblement de l’esprit, pathologie féconde, Starobinski lui consacra sa thèse de médecine déposée à Lausanne en 1959 et publiée à Bâle (Histoire du traitement de la mélancolie. L’objet d’étude de l’aspirant psychiatre, envisagé sous l’angle thérapeutique et clinique, 1960) grâce au concours d’un laboratoire qui lançait alors le Tofranil, panacée supposée contre la dépression qui marquait les débuts de la thérapeutique pharmacologique de l’humeur noire. Un demi-siècle plus tard, l’essayiste l’a reprise, augmentée des fruits qu’elle avait donnés et offerte au grand public, dans L’Encre de la mélancolie (Seuil, 2012).

La force singulière de la mélancolie tient à ce qu’elle peut devenir son propre miroir

Expérience clinique autant que philosophique et littéraire – si le titre de la synthèse de 2012 est issu des Rondeaux de Charles d’Orléans (XVe siècle), la démarche rappelle le grand œuvre de Robert Burton, Anatomie de la mélancolie (1621) –, la mélancolie mêle ainsi l’encre de l’écriture et la bile noire, cette atrabile tenue par les Anciens pour responsable de la dépression que médecins et poètes fréquentent pareillement.

Construisant sa pensée sur un jeu entre des pôles contraires, le mal et le remède, l’action et la réaction, la transparence et l’obstacle, la nature et la technique, Starobinski oppose à la présence l’absence (« la mélancolie, c’est fondamentalement l’absence »). Mais la force singulière de la mélancolie tient à ce qu’elle peut devenir son propre miroir, selon le médecin essayiste, le mélancolique se repliant sur lui-même pouvant se réfléchir lui-même. Là, littérature et mélancolie se rencontrent, se conjuguent, se confondent. Et celui qui s’abstrait du monde y demeure toutefois présent par la trace écrite qu’il laisse, cette encre noire qui est l’image même de son humeur. La littérature comme une pathologie, en somme.

S’il commence son œuvre littéraire en offrant une anthologie de Stendhal, en traduisant La Colonie pénitentiaire, de Kafka, en présentant Pierre Jean Jouve comme en composant un bref essai sur Montesquieu, pour la toute nouvelle collection « Microcosme/Ecrivains de toujours » (Seuil, 1953), Jean Starobinski s’impose par son travail sur Jean-Jacques Rousseau, « davantage persécuté que mélancolique ».

 

Regard vif

Obtenu dès 1956, son doctorat de lettres interroge l’œuvre de son compatriote. Passionné dès sa licence ès lettres par Stendhal, « à la fois dénonciateur des masques et amateur de pseudonymes », Starobinski voulait consacrer sa thèse à une analyse du comportement masqué tel qu’on le dénonça au fil des siècles, de Montaigne et La Rochefoucauld à Stendhal et Valéry. Sur le modèle de la traversée chronologique illustrée par Albert Béguin (L’Ame romantique et le rêve, Cahiers du Sud, 1937) après Marcel Raymond (De Baudelaire au surréalisme, Corti, 1933), son directeur de thèse justement.

Comme ces deux maîtres critiques de ce qu’on appelle bientôt l’école de Genève, où Jean Starobinski côtoie aussi Georges Poulet et Jean Rousset, le jeune doctorant croise les approches thématiques, psychologiques, historiques et esthétiques sans jamais recourir au dogme. Entre traditions française et allemande, cette exception de Suisse romande se renforce aussi d’un engagement de traduction poétique, Philippe Jaccottet proposant Musil et Hölderlin avant Rilke quand Starobinski livre « son » Kafka.

Le penseur interroge tout ce qui touche à la présence au monde, dévoile des perspectives, joue d’audace sans fixer de dogme

A cette école, la critique littéraire devient une discipline qui produit des chefs-d’œuvre qui entrent dans le panthéon littéraire. Par son comparatisme d’une exceptionnelle ampleur – par-delà le monde des idées, Starobinski annexe, autant que l’anthropologie ou la théologie, la musique (Les Enchanteresses, Seuil, 2005) comme les arts visuels (L’Invention de la liberté, Skira, 1964 ; 1789 : les emblèmes de la raison, Flammarion, 1973) –, le penseur interroge tout ce qui touche à la présence au monde, dévoile des perspectives, joue d’audace sans fixer de dogme, aide à voir toujours plus loin et plus profond sans ambitionner d’être plus qu’un passeur.

Dans son lumineux Portrait de l’artiste en saltimbanque (Skira, 1970), il cerne une composante caractéristique majeure de la « modernité », quand l’artiste conjugue « critique de l’honorabilité bourgeoise » et « autocritique dirigée contre la vocation “esthétique” elle-même » : « Depuis le romantisme, le bouffon, le saltimbanque et le clown ont été les images hyperboliques et volontairement déformantes que les artistes se sont plu à donner d’eux-mêmes et de la condition même de l’art. Il s’agit là d’un autoportrait travesti (…). Le jeu ironique a la valeur d’une interprétation de soi par soi : c’est une épiphanie dérisoire de l’art et de l’artiste. » Toujours cette démarche réflexive qui est aussi l’essence même de la mélancolie et la signature de l’engagement de l’humaniste.

Simple et modeste, Jean Starobinski a confié en 2010 son fonds d’archives, constitué de plus de 40 000 livres, aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale suisse, sise à Berne. Laissant à d’autres le soin de s’en nourrir pour défier l’horizon. Lui qui ne voyait dans ses textes que des « pierres d’attente (…) à développer » n’a cessé de poser son regard vif, qui dépasse la réalité visible et ouvre à l’imaginaire, sur la littérature qui, pour lui, est le monde.

Philippe-Jean Catinchi, Le Monde, 6 mars 2019

 

Jean Starobinski en quelques dates

17 novembre 1920 : Naissance à Genève
1948 : Naturalisation suisse
1958 : Jean-Jacques Rousseau : la transparence et l’obstacle
1961 : L’Œil vivant (Gallimard)
1964 : L’Invention de la liberté (Skira) que prolonge 1789 : les emblèmes de la raison (Flammarion, 1973, repris en « Bibliothèque illustrée des histoires », Gallimard, 2006)
1987 : Elu à l’Institut de France, membre associé à l’Académie des sciences morales et politiques
2012 : L’Encre de la mélancolie (Seuil) ; Accuser et séduire (Gallimard) ; Diderot, un diable de ramage (Gallimard)
4 mars 2019 : Mort à Morges (Suisse)

 

 


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