Je viens de voir avec Julia Varley Ici sont les dragons. Deuxième époque du Théâtre du Soleil à Paris. C'est feu avec neige : passion et maîtrise technique, musicalité dramaturgique et analyse des événements historiques traduite en poésie théâtrale : un enchevêtrement de métaphores physiques et vocales qui nous saisissent.
Ariane Mnouchkine, ses acteurs et ses collaborateurs racontent une période historique allant de la fin de la Première Guerre mondiale au début de la Seconde : la Révolution bolchevique et les guerres civiles en Europe, la naissance du fascisme et du nazisme, l'émergence de l'expansionnisme japonais en Asie, les mouvements pacifistes et le réarmement de l'Allemagne hitlérienne et de la Russie soviétique stalinienne.
La description objective des événements historiques se transfigure en un montage d'informations à différents niveaux, dans une simultanéité et une succession de stimuli sensoriels et narratifs. J'écoute la musicalité des acteurs dans les différentes langues diffusées en playback : russe, français, anglais, japonais. Je lis la signification de ces sons sur un écran, et mes yeux voient, sur une immense scène nue, des actions qui amplifient, miniaturisent, déforment les événements et les recréent théâtralement. Une plateforme serpentant dans l'espace porte des personnages assis sur des chaises, dans une baignoire, se disputant avec animation autour d'une table, leurs bras et leurs torses enchevêtrés. La situation est statique, mais le sol se dérobe sous les pieds des protagonistes, les fondations sur lesquelles ils se tiennent semblent s'ouvrir et les engloutir dans les ténèbres. Paresseusement, une immense toile glisse sur le sol et envahit l'espace, encapsulant les acteurs, réagissant à leurs actions et à leurs histoires par des frissons et des tremblements qui se muent en séisme, en raz-de-marée, en tsunami qui les submerge. Scène après scène, les obscènes et glaçants événements historiques deviennent des métaphores, une poésie dans l’espace dans un tourbillon incessant de détails, d'effets, de surprises, de couleurs, de tonalités et gestes. Un flux sensoriel et associatif qui fait danser mon système nerveux et ma mémoire.
Je me suis dit : ce spectacle est une summa. Il distille l'essence du savoir et des intuitions de tout un siècle de théâtre : le mouvement divin d'Isadora Duncan et de Gordon Craig ; le montage des attractions de Sergueï Eisenstein au niveau plastique, rythmique, musical, gestuel et dynamique ; le dessin des mouvements de Meyerhold, avec son grotesque qui marie rire et larmes ; un théâtre pauvre de rhétorique et imprégné de fragilité et de violence qui s’embrassent grâce au savoir et à la ferveur des acteurs et de leur metteur en scène. Un théâtre épique po-étique et un théâtre de la cruauté de l'histoire.
Merci, Ariane, merci à chacun d'entre vous qui incarnez le Théâtre du Soleil. Vous pouvez être fiers de votre spectacle : une cathédrale rayonnante dans l’espace vide de notre époque de mépris. Forts de votre longue histoire d'engagement et d'intégrité professionnelle, vous êtes les dragons qui défendent avec acharnement la noblesse de notre profession et son efficacité vulnérable.
Mes amis dans le monde, prenez votre bâton et devenez pèlerins. Allez visiter ce monument vivant à Paris qui nous rend tous fiers de notre métier.
Eugenio Barba, 6 mai 2026