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  • Publication du 23/02/2026

À la mémoire d’Erhard Stiefel (1940-2026)

Le 20 février 2026

 

 

 

Erhard Stiefel nous a quittés le 13 février dernier. Ce collaborateur au long cours du Théâtre du Soleil, littéralement fou d’art et de théâtre, a travaillé à la fois comme sculpteur, scénographe, constructeur, accessoiriste et concepteur de marionnettes. Il a parfois même été costumier, ou encore regard extérieur pour certains spectacles. Mais l’artiste suisse, né et formé aux arts appliqués à Zürich, qui s’était consacré à la peinture à ses débuts, s’est principalement distingué en tant que créateur de masques1 Depuis sa participation à Monsieur Carnaval, mis en scène par Maurice Lehmann (1895-1974) en 1965 au Théâtre du Châtelet, Erhard Stiefel a en effet créé des masques de théâtre pendant soixante ans2… Il faisait partie de cette génération d’artiste plasticiens impressionnée par les masques de cuir inspirés de la Commedia dell’arte3, sculptés par Amleto Sartori (1915-1962) pour Arlecchino servitore di due padroni mis en scène par Giorgio Strehler (1921-1997). C’est ainsi qu’a commencé son voyage vers les masques de théâtre, lors de la création de L’Âge d’or. Première ébauche au Théâtre du Soleil en 1975, avec, en guise de boussole, l’énigme de l’Arlequin et de son masque, à laquelle il n’a d’ailleurs jamais cessé de se confronter.

Après cette expérience fondatrice, Erhard Stiefel s’est intéressé aux masques d’Asie. Il a reçu, en France, de ses amis indonésiens danseurs de Topèng, Mas Soegeng et Tapa Sudana, proches de l’ethnomusicologue Jacques Fassola (1940-2017), une initiation à la connaissance des masques employés à Bali. Puis, au Japon, sa femme Yoko Ueta-Stiefel a traduit pour lui avec précision à Tokyo et à Kyoto, les précieuses paroles des plus savants maîtres de Nō et de Kyōgen, issus des Familles Kanze, Kongo, Nomura et Shigeyama. La ministre de la Culture Catherine Tasca lui a enfin remis en 2000 le titre de Maître d’art pour ses compétences en tant que créateur de masques. Cette reconnaissance officielle de l’excellence de ses savoirs et de ses savoir-faire lui a conféré dans le même temps la charge de les transmettre4.

Le premier Maître d’art nommé dans le domaine des arts de la scène va beaucoup manquer à Ariane Mnouchkine et à la troupe du Théâtre du Soleil. Rappelons qu’il venait de créer, brillamment assisté par Simona Grassano, les têtes de son dernier spectacle Ici sont les Dragons. Il manquera aussi plus largement au monde du théâtre, en particulier aux acteurs et aux actrices qu’il respectait tant. Clémence, John, Kaori, Georges, Simon, Julien, Tim, Marilú, Philippe, Jérôme, Gaia, Pierre, Valérie et Didier, mais aussi à tant d’autres, qui le lui rendaient si bien en portant ses masques sur scène. Il va enfin beaucoup manquer à ses élèves, Sigfrido, Aydé, Ana, Marie, Simona, ainsi qu’à moi-même.

À l’atelier, nous avons longtemps pensé qu’Erhard avait inventé un métier. Mais aujourd’hui, nous en doutons, comme son amie Ariane qui n’hésitait pas à lui lancer : « Erhard, ce n’est pas un métier. » Effectivement, la création de masques de théâtre est un art qu’Erhard Stiefel a réenchanté en esthète grâce à l’exceptionnelle maîtrise de techniques artistiques propres aux sculpteurs et aux peintres. Sa sensibilité lui a aussi permis d’entrer dans une profonde réflexion sur le rôle du visage dans notre existence, sur le sens des masques et ce qu’ils disent de nous, en particulier au théâtre. Une remarquable pensée, obsessionnelle, élaborée au fil de son expérience pratique, que le maître résumait ainsi, dans un geste de transmission intemporel : « Quel sens a poussé l'homme vers cette idée ? C'est quand même extraordinaire de mettre quelque chose sur son visage… C'est pour cela que je pense que les masques sont une des plus grandes créations que l'homme a faites. Parce qu'il fallait l'inventer aussi. Qu'est-ce qui l'a poussé ? Je trouve qu'il n'y a pas plus grand que cette idée5. »

Merci, Erhard, pour la beauté de ton œuvre…

Claude Dessimond
Paris, le 17 février 2026

 



[1] Il avait lui-même choisi cette locution pour nommer sa pratique artistique.
[2] C’est une autre expression qu’Erhard Stiefel affectionnait tout particulièrement, car il la tenait de Jacques Lecoq (1921-1999), qu’il considérait comme un maître.
[3] Parmi ces artistes figurent son compatriote Werner Strub (1935-2012), et Donato Sartori, fils et unique élève d’Amleto Sartori.
[4] Institut pour les Savoir-Faire Français, « Erhard Stiefel, Maître d'art 2000 », https://www.maitredart.fr/maitre-art/erhard-stiefel. Selon le ministère de la Culture : « Créé en 1994, le titre de Maître d'art est décerné à vie aux professionnels des métiers d'art possédant un savoir-faire remarquable et rare, qui s'engagent dans un processus de transmission à un élève. C’est un titre unique en Europe. Le titre de Maître d’art est remis par le ministre chargé de la Culture. Il est adossé à un dispositif de transmission mis en place par l’Institut pour les Savoir-Faire Français. »
[5] Stiefel Erhard, dans Debu Florian, Sculpture et création de masques : Erhard Stiefel, De la matière à l'œuvre », Maîtres d'art à élèves [reportage], saison 1, Association des ateliers des Maîtres d'art et de leurs élèves, Paris, 2021, https://www.youtube.com/watch?v=XxIYoix4TVc.


 

 

« Le Maître d’art et créateur de masques Erhard Stiefel à la biennale Homo Faber. 
© Ginevra Formentini — Michelangelo Foundation 2018.