| |
Le Théâtre
surpris par les Marionnettes |
| |
Texte de
Hélène Cixous |
| |
Les personnages
les
Marionnettes
les Digues
les Portes
les Tambours
le Fleuve
la Forêt
|
| |
|
 |
L’auteur
soufflé
|
| |
"Si
tu écrivais une pièce qui aurait été écrite
par le poète Hsi-Xhou, une pièce ancienne, qui fut jouée
autrefois tantôt par des marionnettes, tantôt par des acteurs
qui tantôt étaient des femmes jouant tous les rôles,
tantôt étaient des hommes jouant tous les rôles, selon
que la pièce était représentée dans tel royaume
sous telle loi et tel interdit ?"
Voilà
ce que le metteur en scène dit un jour à l’auteur.
Alors
l’auteur se mit à écrire la pièce qui avait été
écrite par son antique prédécesseur et maître
le poète Hsi-Xhou.
Le
jour, pendant l’année 1998, l’auteur étudiait les textes
anciens tels qu’ils nous ont été rapportés en remontant
la route de la Soie et de la Scène depuis le Japon, la Chine, la
Corée, l’Inde, avec bijoux, pâtes de verre, instruments de
musique, bannières, pinceaux, estampes. Rapportés, déposés
dans des volumes érudits, illustrés et enseignés.
La
nuit, arrivait le maître marionnettiste Hsi-Xhou et il mettait en
branle l’imagination de l’auteur-marionnette, en tirant sur tous les fils.
Si
jamais il y eut texte dicté et auteur soufflé ce fut bien
en ce cas. Ceci est donc une pièce transmise comme jamais encore.
L’auteur
de théâtre rêve toujours d’être la peau du plateau
tendue comme la soie d’un tambour, plateau sensible sur lequel passent
à pas de marionnettes les personnages de la pièce.
En
effleurant la peau mentale, les passants impriment leurs émotions,
leurs hâtes, leurs fièvres. L’auteur de théâtre
rêve d’être ce manuscrit imprégné par le piétinement
des personnages.
En
rêve, l’auteur ému est mu, et mue en marionnette merveilleusement
agie : la pièce vient se poser sur l’âme de son corps avec
des légèretés précises et chatoyées
de libellules et autres papillons-psychés. Il n’a plus qu’à
la restituer fidèlement.
Mais
ceci, c’est le rêve de l’auteur.
Réveillée,
c’est une autre affaire : l’auteur, debout, est traversée par les
grands textes monumentaux qui architectent sa mémoire, par les
longs et vastes dialogues occidentaux, et ce n’est pas du tout les voiles
nocturnes, ni le pas glissé du nô.
Alors,
l’auteur est retournée à l’atelier chercher parmi les rouleaux
des textes le tissu tressé serré et très léger
dans lequel tailler ces personnages venus de très loin, des origines
mêmes du théâtre. Il faut un texte presque transparent
et cependant d’une extrême et dense solidité, un rien pour
porter le poids de l’humanité.
L’écriture
est comparable à la couture coréenne qui retient le tissu
translucide par un triple pli si serré qu’il va jusqu’à
s’effacer : de la rigueur sort la souplesse.
|
| |
|
 |
L’inondation
|
| |
De
toute éternité, au commencement du commencement et pour
finir un monde, chaque été, et cependant, malgré
les sédiments de la mémoire, l’inondation on dit toujours
que c’est la pire, et sûrement c’est La Pire. En 2297 avant
notre ère, le Fleuve Jaune et le Fleuve Bleu mêlèrent
leurs eaux qui montèrent jusque pardessus les têtes des montagnes
et personne ne survécut pour raconter ce déluge.
Les
Empereurs élevèrent des jetées de neuf fois la taille
d’un homme. Mais l’Empire souffrait d’inondations intestines contre lesquelles
on n’élevait point de jetées.
Il
y a le mot Inondation que l’on prononce ou avec crainte, ou avec indifférence.
A
force de dire à l’avance les mots : l’eau l’eau l’eau l’eau, on
finit par oublier l’horreur. C’est alors qu’elle arrive.
On
peut remplacer le mot l’eau par le mot guerre ou un autre.
|
| |
|
 |
Les
marionnettes
|
| |
L’auteur,
le metteur en scène, les acteurs, le plateau, les digues, le palais,
le bateau, les rideaux de pluie... tout est marionnette.
Tous
sont agis. Chacun est mis en mouvement par son marionnettiste. Toute la
marionnette reçoit les motions transmises par les légérissimes
secousses du marionnettiste. Il n’y a pas plus animé, plus minutieusement
soulevé depuis l’inertie jusqu’à l’émotion qu’une
créature machinée par son mécanicien : le cœur bat
jusque dans les genoux, tout le corps articule un sentiment, du coude
au talon, la phrase de l’âme court et se manifeste.
Le
marionnettiste est dedans, il est l’esprit sublime de la marionnette.
La marionnette accomplie obéit absolument à son marionnettiste.
Elle
ne connaît pas le doute, elle ne freine ni ne résiste.
Elle
acquiesce. Elle se laisse. Elle est commandée, elle est accordée.
Elle ne discute pas. Elle ne se plante pas en face du metteur en scène
avec les poings sur les hanches. Elle ne marche pas sur terre en tapant
le sol du pied. Elle n’a aucune autorité.
Elle
ne fait pas peser son poids. Elle avance sur un sol - marionnette qui
déroule son tapis transparent à deux pouces au-dessus du
sol ancré. Elle n’a pas les pieds sur terre mais juste au-dessus.
Sa respiration la soulève.
Le
Visage de la marionnette est immobile. Sur ce miroir passent les innombrables
expressions de nos passions. Le Visage immobile, l’espace n’en est que
plus grand.
C’est
à l’extase qui saisit le Visage qu’on aperçoit l’immensité
des Dieux.
Le
metteur en scène demande à l’acteur la marionnette. L’acteur
doit ôter le socle, le bruit, le commentaire, le réalisme,
les objets lourds, le sol, les images — supports - soutiens. Une fois
atteinte la pureté, ce qui bougera ce sont les membres et non les
idées. La marionnette est en suspension. L’acteur est suspendu
au profit de l’agi.
Le
metteur en scène demande à l’acteur d’être deux. Ne
va pas plus vite que ce que tu peux faire en étant deux. Temps
à deux temps : ordre et exécution. Déplier : expliquer.
Le corps de la marionnette s’explique. Quoi de plus manifeste donc de
plus théâtral qu’une marionnette en train de jouer un personnage
?
La
marionnette est extériorisation de la marionnette intérieure
que nous sommes. Intérieurement nous sommes des êtres démultipliés,
compliqués, articulés. Les personnes sociales que nous nous
obligeons d’être sont des simplifications identificatoires et illisibles,
des écrans opaques, des boucliers.
La
marionnette est un livre ouvert. La marionnette est innocente absolument,
quels que soient ses faits ou méfaits : elle est montrée,
lisible à l’œil nu. Elle n’est qu’aveu.
Elle
se laisse tellement faire, tellement imprimer, elle est si abandonnée
aux mobiles et mouvements de son marionnettiste, qu’elle ne cogne plus
aux limites, elle ne s’amarre pas aux rigides mâs.
|
| |
|
 |
Le secret
est dans le déséquilibre |
| |
Elle
ne dissimule pas notre essentielle chancelance.
Voilà
l’être humain : instable, incertain, soumis aux intempéries
mentales et mondiales, jamais assuré, débattant toute sa
vie contre les éléments hostiles que l’on suscite et que
l’on fuit.
La
vie vue depuis le banc du spectateur, est une pièce de théâtre
qui, ayant beau nous être familière, reste à la merci
des événements inattendus dont nous sommes les apprentis-sorciers.
Nous causons ce que nous espérons ne jamais voir arriver. Et même
la mort. Nous ne connaissons qu’elle. Et pourtant, quelle surprise !
Voyez
la marionnette du Seigneur : totalement écaillée, vieille,
fragile, chevrotante. "Chaque fois qu’on joue ce spectacle, on fait
encore plus attention parce qu’elle a déjà été
réparée plusieurs fois" remarque le metteur en scène.
Réparer. Réparer. L’être humain endommage et répare,
jusqu’au jour où l’irréparable entre — tout d’un coup —
et c’est la pièce, sa fin et son commencement.
Tout
tient toujours à un fil, n’est-ce pas? Les coups du sort, sans
faire exprès, nous les portons.
La
marionnette du Seigneur est chevrotante. Le mot "chevrotante",
encore une marionnette ! C’est-à-dire une métaphore. Il
y a quelques années, une vieille chèvre s’est réveillée
dans le Seigneur. On ne la voit pas mais on la sent et on l’entend. Obstinée,
tremblante, entêtée, capricieuse, ruant de ses sabots élégants
mais écaillés.
La
marionnette, l’esprit, le génie, le genre ambigu de la marionnette
gagne, se répand dans le cours du fleuve comme dans le langage
courant.
L’esprit
d’indécision. Le balancement. Pourquoi avons-nous deux jambes sinon
pour penser d’un pied sur l’autre. Une pièce peuplée de
marionnettes joue la vérité que dans la société
nous voudrions dénier : à quel point nous reculons en avançant,
et en menaçant nous fuyons et en fuyant nous menaçons, le
dos est notre autre face, et d’un instant à l’autre nous pouvons
changer de destin, de choix, de foi, de fidélité, de genre,
de direction, de parti et même de sexe !
Ce
qui demeure inchangeable c’est la douleur.
|
| |
|
 |
La marionnette
est nue |
| |
Tout
de cette créature est nu : les yeux, les cheveux, le costume, la
cheville, la démarche.
Nue
? Evidente, exposée. Toute petite. Fragile. Cassable. Anguleuse.
Solide mais usagée. Elle a été beaucoup jouée
déjà. On sent qu’elles ont beaucoup été vécues,
les marionnettes, et beaucoup voyagées.
Soudain,
nous sentons à pleurer que c’est nous : quand la figure est si
éternelle et le corps si fragile qu’il ne peut pas se crisper sans
se briser, c’est nous, la créature humaine environnée par
les vents du temps, minuscule dans l’Histoire des Forces et des Pouvoirs,
rétrécie devant la géance d’une inondation, confrontée
aux choses cosmiques très puissantes mais, par là même,
atome dans l’immense et parcelle cosmique.
Rien
de plus grand que l’infime créature, à la petitesse de qui
se mesurent tous les déchaînements.
|
| |
|
 |
Rythme
de la marionnette
|
| |
Sois
deux-mais-une. Une, mais habitée. Fais le passage, dessine-le.
Une marionnette entre. Arrête. Avance. Pas de saccade. Mais le déroulé
précis, l’exactitude de la danse. Une marionnette qui fait dix
choses à la fois brouillonne et perd la marionnette.
Sois
deux : c’est l’écriture même. La marionnette écrit
avec des temps, des intervalles nets, des blancs (invisibles), séparant
et liant par des points réguliers les phases, les traits, les bonds
des passions, dessinant l’espace d’où jaillira le cri, la crise,
l’accès, disjoignant, coupant, peignant sans bavure, pour que soudain
éclate dans la tension, l’étincelle ou l’éclair,
comme le bond du shité dans le nô. Comme le bond du chat
se ramasse longuement dans le corps vibrant et ne se décoche que
lorsqu’il est mûr.
On
voit alors le batelier, atteint par le coup du déshonneur, courir
comme un chat de gouttière autour des digues, se tenant la tête
entre les mains de marionnette. On voit que l’âme du batelier est
ce chat de gouttière. Et sur son visage immobile, on croit voir,
on voit, défiler toutes les grandes grimaces tragiques peintes
sur les masques des films muets. Mirage, magie, miracle, par marionnettisation.
Tout
aura été dé-re-composé et transposé,
comme trempé dans la teinture humaine essentielle, le cheveu transposé,
teint en marionnette, la peau, le geste, la respiration, la voix.
La
voix ! Ah ! C’est elle qui nous a donné le plus de fil à
retordre. C’est qu’elle est l’étrangère dans la marionnette.
Mystère poignant de cette créature composée de deux
êtres éloignés, le corps et sa voix venue du dehors,
venue du chanteur assis sur le côté, impassible, et qui la
prête. Comme s’il fallait être deux pour exprimer l’énormité
du combat intérieur. Or voici que dans ce théâtre
la marionnette et son marionnettiste auront finalement été
joués par une seule personne. C’est l’actrice ou l’acteur qui doit
prêter sa voix étrangère à la marionnette
à laquelle l’actrice acteur donne son corps. Et pour cela, tu auras
dû renoncer à ta voix, ce qu’il y a en toi de plus indissocié,
ce à quoi tu renonces le plus difficilement, et aller en chercher
une, toute autre, dans la musique vocale des marionnettes. Même
le souffle, tu le transposes et tu insuffles dans la gorge de la marionnette
une musique de voix - marionnette, dont la chair, le timbre, le volume
sont ta création.
Etre
une marionnette c’est très fatigant : il s’agit de faire la mère
et l’enfant, double accouchement, de scène en scène.
|
| |
|
 |
L’horizon
en soie
|
| |
Aux
marionnettes qui l’inquiètent, le monde répond ici en soies
prophétiques : ils sont vingt-deux les cieux qui s’ouvrent et tombent
en frissonnant, tout parcourus par les imminences des catastrophes. Nuages,
messages, cimes, terreurs promises, étendant leur tissu vivant
au-dessus des petites créatures têtues et angoissées.
Rares
sont les marionnettes qui lèvent la tête en cherchant à
scruter les conséquences. Pour la plupart, elles sont paresseuses,
comme nous, et comme nous impatientes, elles préfèrent ne
pas tenir le compte de leurs actes. Mais les spectateurs voient trembler
le temps qui s’altère derrière les habitants de la Ville.
En vain le livre du ciel déploie ses somptueux avertissements.
Cependant
en bas dans l’atelier, la maîtresse de l’indigo a tout fait, avec
ses compagnons artistes, pour faire entendre les messages fatidiques.
Penchés sur le ciel couché, il faut les voir écouter
les nuances, teindre, tremper, repeindre, faire parler les gris, les ors,
les pourpres, trembler de ferveur délicate, espérer que
quelques-uns recevront le texte du message répandu dans la soie.
La soie a aussi sa voix venue des lointains. Ah ! si on l’écoutait.
|
| |
|
 |
Pour
sol, la musique
|
| |
A
monde flottant, musique fluée. Il faut imaginer, dit le musicien,
des relations qui n’ont pas encore existé, et des verbes pour dire
des figures presque impossibles : écouter une image, regarder un
son.
C’est
que la musique aussi joue d’elle-même et va de soi ou de soie, s’écoulant
s’écoutant s’échapper. Longeant le pas de la marionnette,
portant sans effort le poids de celle qui ne se pose pas, accompagnant
sans retenir, jamais elle ne fut aussi mère, la musique : elle
va se demandant si ça existe un rythme qui n’est pas carré
mais flué, et c’est justement de ce questionnement qu’elle surgit,
se gardant d’imposer et se gardant simultanément de laisser aller
au hasard.
Cette
musique-là prête l’oreille, écoute les hésitations
de la marionnette, les traduit en une polyphonie, puis, au tournant de
l’âme, change de rythme, obéissant aux halètements
spirituels, reçoit et rend les variations de l’émotion.
La musique aussi est mue et soulevée d’une rive à l’autre
des continents, n’ayant pour lois que les fluctuations du drame.
A
pas de don elle peint avec franchise, sans hésitation, avec élégance,
minutie, violence, sérénité, pointilleusement soumise
à la surprise.
Alors
ce qui s’avance sans jamais retourner au temps fort, ce qui ne presse
pas, ne talonne pas dans l’urgence du staccato, c’est sans doute la musique
de la grâce, une (force) vigueur sans arête qui s’accorde
en contrepoint (au bourdon) à la pulsation intérieure de
la marionnette.
|