Voici la lettre que Constantin Stanislavski écrivait à Maeterlinck pour lui demander pardon du retard de la création de son spectacle l’Oiseau Bleu.

C’est arrivé au grand Stanislavski, cela peut donc nous arriver aussi !


 

Lettre à Maeterlinck

 
 

      Cher Monsieur

      " Probablement, Monsieur Binchtok vous a déjà communiqué la triste nouvelle du nouveau retard pour la mise en scène de L'Oiseau bleu.
      Pardonnez-moi de ne pas vous avoir averti moi-même. Je ne l'ai pas fait parce que je m'inquiétais de votre état de santé, et j'avais peur de vous affliger. Ce n'est que maintenant que je trouve la force de vous faire un compte-rendu détaillé de ce qui s'est passé, car jusqu'au présent, après le coup dur si inattendu pour moi aussi, je n'étais pas en état d'honorer mes obligations. Et la mauvaise connaissance de votre langue qui ne me permet pas d'exprimer toutes les finesses de ma pensée et de mes sentiments, a également retardé la réalisation de cet objectif. Si l'on ajoute à cela tous les soucis que ce retard dans la mise en scène de L'Oiseau bleu ont entraîné dans la vie de notre théâtre, et le changement complet de notre répertoire, j'espère que vous me pardonnerez ce retard.
      Pour commencer, nous nous sentons tellement fautifs à votre égard, que par crainte, je préfère repousser mes excuses à la fin de cette lettre. Je vais d'abord essayer de raconter en détails tout ce qui s'est passé. Peut-être trouverez vous même dans ce récit quelques justifications à notre lenteur. On a commencé à étudier et travailler sur L'Oiseau bleu il y a un an, mais après une semaine, les problèmes courants d'une grande entreprise théâtrale ont interrompu notre travail durant plusieurs mois. Néanmoins on rêvait ouvrir notre saison avec L'Oiseau bleu.
      La prolongation de la tournée du théâtre à Saint Petersbourg, les interdictions de la censure, les maladies des acteurs principaux nous ont empêchés d'assouvir ce désir.
      À la rentrée nous avons répété épisodiquement L'Oiseau bleu. Par à-coups, par ci, par là. Le travail s'est avéré plus compliqué qu'on ne le pensait. N'importe quel tableau exige de mettre au clair les principes de sa mise en scène. Au découragement succédaient de nouveaux espoirs. Le plus difficile était de trouver la simplicité dans une riche fantaisie. Cette simplicité est toujours un résultat de travail très complexe. C'est la seule voie possible pour éviter l'autre simplicité, celle qui est le fruit d'une imagination pauvre.
      Ce genre de travail est particulièrement difficile dans un théâtre où le moindre essai engage toute l'équipe technique.
      Ce n'est qu'en décembre qu'on a réussi à avoir le plateau pour vérifier nos essais mais, trois jours plus tard, je tombais malade et le travail s'est arrêté le 7 janvier (de l'ancien calendrier). Puis on a repris les répétitions le matin. Tout le monde travaillait avec acharnement, en dépit d'une grippe qui nous privait tous les jours de tel ou tel interprète de la distribution. Enfin, on a fait des italiennes, mis au point une première ébauche et le jour de la répétition générale est arrivé. Ce jour-là fut décisif.
      Si cette répétition-là n'avait pas apporté de mauvaises surprises, la pièce aurait été jouée cette année à Moscou et à Petersbourg. Mais dans le cas contraire on courait le danger d'être coupable devant vous et de subir des pertes matérielles considérables. On était inquiet.
      Tout alla bien jusqu'au Royaume d'Azur *. Ce n'est que lors de cette répétition générale qu'on a réalisé toute la beauté de la pièce et que l'on a compris quel immense succès nous attendait aussitôt que les acteurs et l'équipe technique auront retrouvé le calme et la maîtrise de leur tâche difficile.
      Le Royaume d'Azur fût complètement raté. On doit tout changer, et on ne sait pas encore nous-mêmes, quelle forme cela prendra.
      Toute la nuit et toute la journée qui ont suivi, les directeurs du théâtre se sont réunis. On avait le choix:

  1. Monter la pièce à temps, comme on l'avait promis, en compromettant son succès artistique.
  2. Être encore une fois imprécis en ce qui concerne le délai, mais rester fidèles à nos principes artistiques.

      L'artiste a gagné, on a choisi la deuxième solution.
      Le théâtre est coupable devant vous et pour cette faute on vous a occasionné un préjudice matériel important. Pardonnez-nous, si on mérite votre pardon
      On espère qu'à l'avenir on méritera ce pardon et qu'on saura de nouveau reconquérir votre confiance qui nous est tellement chère.
      La pièce est reportée à la rentrée prochaine. On espère qu'elle ouvrira la saison, fin septembre ou début octobre. "

   
En visite chez Maeterlinck  
   

* On appelait ainsi le sixième tableau du spectacle du MKHT (N.d.E).

Lettre à Maeterlinck. p85-87. in Notes artistiques – Constantin Stanislavski.
Traduction Macha Zonina et Jean-Pierre Thibaudat.
Editions Circé / Théâtre National de Strasbourg.

 

 

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