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Cher
Monsieur
" Probablement, Monsieur Binchtok vous a déjà communiqué
la triste nouvelle du nouveau retard pour la mise en scène de L'Oiseau
bleu.
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir averti
moi-même. Je ne l'ai pas fait parce que je m'inquiétais de
votre état de santé, et j'avais peur de vous affliger. Ce
n'est que maintenant que je trouve la force de vous faire un compte-rendu
détaillé de ce qui s'est passé, car jusqu'au présent,
après le coup dur si inattendu pour moi aussi, je n'étais
pas en état d'honorer mes obligations. Et la mauvaise connaissance
de votre langue qui ne me permet pas d'exprimer toutes les finesses de
ma pensée et de mes sentiments, a également retardé
la réalisation de cet objectif. Si l'on ajoute à cela tous
les soucis que ce retard dans la mise en scène de L'Oiseau bleu
ont entraîné dans la vie de notre théâtre, et
le changement complet de notre répertoire, j'espère que
vous me pardonnerez ce retard.
Pour commencer, nous nous sentons tellement
fautifs à votre égard, que par crainte, je préfère
repousser mes excuses à la fin de cette lettre. Je vais d'abord
essayer de raconter en détails tout ce qui s'est passé.
Peut-être trouverez vous même dans ce récit quelques
justifications à notre lenteur. On a commencé à étudier
et travailler sur L'Oiseau bleu il y a un an, mais après une semaine,
les problèmes courants d'une grande entreprise théâtrale
ont interrompu notre travail durant plusieurs mois. Néanmoins on
rêvait ouvrir notre saison avec L'Oiseau bleu.
La prolongation de la tournée
du théâtre à Saint Petersbourg, les interdictions
de la censure, les maladies des acteurs principaux nous ont empêchés
d'assouvir ce désir.
À la rentrée nous avons
répété épisodiquement L'Oiseau bleu.
Par à-coups, par ci, par là. Le travail s'est avéré
plus compliqué qu'on ne le pensait. N'importe quel tableau exige
de mettre au clair les principes de sa mise en scène. Au découragement
succédaient de nouveaux espoirs. Le plus difficile était
de trouver la simplicité dans une riche fantaisie. Cette simplicité
est toujours un résultat de travail très complexe. C'est
la seule voie possible pour éviter l'autre simplicité, celle
qui est le fruit d'une imagination pauvre.
Ce genre de travail est particulièrement
difficile dans un théâtre où le moindre essai engage
toute l'équipe technique.
Ce n'est qu'en décembre qu'on
a réussi à avoir le plateau pour vérifier nos essais
mais, trois jours plus tard, je tombais malade et le travail s'est arrêté
le 7 janvier (de l'ancien calendrier). Puis on a repris les répétitions
le matin. Tout le monde travaillait avec acharnement, en dépit
d'une grippe qui nous privait tous les jours de tel ou tel interprète
de la distribution. Enfin, on a fait des italiennes, mis au point une
première ébauche et le jour de la répétition
générale est arrivé. Ce jour-là fut décisif.
Si cette répétition-là
n'avait pas apporté de mauvaises surprises, la pièce aurait
été jouée cette année à Moscou et à
Petersbourg. Mais dans le cas contraire on courait le danger d'être
coupable devant vous et de subir des pertes matérielles considérables.
On était inquiet.
Tout alla bien jusqu'au Royaume d'Azur
*. Ce n'est que lors de cette répétition
générale qu'on a réalisé toute la beauté
de la pièce et que l'on a compris quel immense succès nous
attendait aussitôt que les acteurs et l'équipe technique
auront retrouvé le calme et la maîtrise de leur tâche
difficile.
Le Royaume d'Azur fût complètement
raté. On doit tout changer, et on ne sait pas encore nous-mêmes,
quelle forme cela prendra.
Toute la nuit et toute la journée
qui ont suivi, les directeurs du théâtre se sont réunis.
On avait le choix:
- Monter la pièce
à temps, comme on l'avait promis, en compromettant son succès
artistique.
- Être encore
une fois imprécis en ce qui concerne le délai, mais rester
fidèles à nos principes artistiques.
L'artiste
a gagné, on a choisi la deuxième solution.
Le
théâtre est coupable devant vous et pour cette faute on vous
a occasionné un préjudice matériel important. Pardonnez-nous,
si on mérite votre pardon
On
espère qu'à l'avenir on méritera ce pardon et qu'on
saura de nouveau reconquérir votre confiance qui nous est tellement
chère.
La
pièce est reportée à la rentrée prochaine.
On espère qu'elle ouvrira la saison, fin septembre ou début
octobre. "
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