Une petite question.
Et si le monde allait
finir… Que feriez-vous ?
Cette réponse de Marcel Proust a paru dans L’Intransigeant
du 14 août 1922. Le titre que nous avons reproduit est celui qu’on
peut lire dans le journal. Voici le texte complet de la question posée
:
Un savant américain annonce la fin du monde, ou tout au moins
la destruction d’une si grande partie du continent, et cela d’une
façon si brusque, que la mort serait certaine pour des centaines
de millions d’hommes. Si cette prédiction devenait une certitude,
quels en seraient, à votre avis, les effets sur l’activité des
hommes entre le moment où ils acquerraient ladite certitude et la
minute du cataclysme ? Enfin, en ce qui vous concerne personnellement,
que feriez-vous avant cette dernière heure ?
Je crois que la vie
nous paraîtrait brusquement délicieuse, si nous étions
menacés de mourir comme vous le dites. Songez, en effet, combien
de projets, de voyages, d’amours, d’études, elle – notre
vie – tient en dissolution, invisibles à notre paresse qui,
sûre de l’avenir, les ajourne sans cesse.
Mais que tout cela
risque d’être à jamais impossible, comme cela redeviendra
beau ! Ah si seulement le cataclysme n’a pas lieu cette fois, nous
ne manquerons pas de visiter les nouvelles salles du Louvre, de nous jeter
aux pieds de Mlle X…, de visiter les Indes. Le cataclysme n’a
pas lieu, nous ne faisons rien de tout cela, car nous nous trouvons replacés
au sein de la vie normale, où la négligence émousse
le désir.
Et pourtant nous n’aurions pas dû avoir besoin
du cataclysme pour aimer aujourd’hui la vie. Il aurait suffi de penser
que nous sommes des humains et que ce soir peut venir la mort.
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