Nous allons bientôt commencer. Dans un mois le public sera là.
Je pourrai voir leurs visages. Nous avons incrusté des petites
lumières
dans les lices de la salle. Je peux voir tous leurs visages. Tous nos
visages. Ils sont bien rangés. Comme pour
une chorale dans un collège anglais, ou un cours à la
Faculté de médecine. Une classe d’autopsie, ou
un petit Parlement des Origines. De nos origines. Nichés dans
notre nouvel O de bois, ils scrutent notre petite piste oblongue. Ils
attendent. Je les vois. Je les crains, je les aime. Les acteurs, eux,
sont encore cachés.
Je
me suis beaucoup inspiré de l’architecture
du décor de ton dernier spectacle. Celui que tu as joué chez
nous. En plus grand. Notre famille a sensiblement plus de bouches à nourrir
que la tienne.
Le
spectacle s’appelle Les Éphémères.
Dans le désordre. Nous levons l’ancre. (…)
Le
monde explose autour de nous… et nous, nous tentons de faire un spectacle
sur… sur quoi au fait ? Si je te disais que les comédiens
et moi-même nous sommes retrouvés travaillant sur… presque
rien. Ce presque rien que nous appelons malheur, bonheur, souvent regrets,
parfois heureusement révélations. Nos petites apocalypses.
Nos sillages à peine tracés que déjà disparus.
Nos traces, aussi invisibles que celle d’un serpent sur le sable.
Je ne sais pas pourquoi j’ai eu envie de t’écrire
cette lettre. J’ai eu soixante-sept ans cette année. Je
suis la plus âgée. La benjamine a vingt ans. Entre elle
et moi, il y a maintenant tous les âges. (…)
Le
monde explose autour de nous… les glaciers fondent, les océans
montent, les îles de nos rêves bientôt seront englouties,
et nous sommes toujours des « analphabètes du sentiment »…
Extraits d’une lettre à un ami – 18 octobre 2006
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