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L'histoire commençait

C’était très tard une nuit, sur un vieux cahier nouveau, j’écrivais : - Aujourd’hui, 9 février 2009 commence le stage… un grand stage – et je me posais la question – Que dois-je leur dire ? – et en écrivant cela – Que dois-je leur dire ? – je sentis des larmes qui me montaient aux yeux. Surprise tout d’abord, je ne savais pas très bien pourquoi, puis je compris que c’était des larmes de gratitude – Grâce à qui, grâce à qui pouvons-nous être là, si nombreux aujourd’hui ? – Peut-être trop nombreux, pensent certains, qui doivent, ces certains-là, s’en aller, s’ils le pensent vraiment. Grâce à qui peut-on, pensent certains, qui doivent, ces certains-là, s’en aller, s’ils le pensent vraiment. Grâce à qui peut-on encore avoir, en France, un outil de travail aussi splendide, aussi modeste, aussi libre, aussi charmant, n’ayant jamais connu le licol institutionnel puisque l’ayant toujours furieusement refusé, un lieu aussi ouvert, aussi simple à partager que cette Cartoucherie ? – Et je me disais : Mais c’est d’abord grâce à ces hommes et à ces femmes qui, aux heures les plus sombres de la guerre, rêvaient la France d’après la guerre. Et je pensais à eux. Pendant l’occupation, pendant une époque d’une cruauté oubliée en Europe aujourd’hui, tandis que régnait dans le pays une lâcheté contagieuse et dévastatrice, il y avait par ci par là, des hommes et des femmes qui se réunissaient clandestinement, bien sûr pour faire sauter des trains, bien sûr pour mener des combats de la résistance, mais aussi et peut-être avant tout, pour écrire la Constitution de la France d’après guerre, pour rêver la France d’après la guerre. Ils projetaient les écoles, l’université, la sécurité sociale, la culture, les théâtres de la France libérée et de nouveau debout. C’est grâce à ces gens là que nous sommes encore ici aujourd’hui, réunis dans cette nef. On ne le sait plus, et je ne suis pas sûre, qu’artistes ou personnel politique, nous soyons toujours suffisamment fidèles à ce rêve.

Cependant il y a des gens, il y a des artistes, il y a des troupes – le Théâtre du Soleil fait partie de ces troupes, il y a même des hommes et des femmes politiques – qui s’efforcent d’être fidèles à ce rêve, le rêve d’un pays cultivé, d’un pays savant, d’un pays où l’ignorance est reconnue comme la maladie la plus grave à guérir en tout premier lieu, et où l’éducation artistique est une cause nationale.

C’était ce rêve poétique, politique, artistique, que la Cartoucherie allait nous permettre de vivre, nous le savions, lorsque, avec la complicité de Janine Alexandre-Debré et de Christian Dupavillon, nous l’envahîmes en août 1970. 

Une friche inouïe, impériale, aussi bien cachée dans le bois de Vincennes qu’Angkor le fut pendant mille ans dans la jungle cambodgienne.Nous étions ses découvreurs, ses envahisseurs, ses libérateurs, ses métayers, c’est nous qui allions « la rendre meilleure », nous et ceux qui nous rejoindraient. Ce serait nous, les désobéissants disciplinés, qui ferions de ce lieu un palais des merveilles, un havre de théâtre et d’humanité, un laboratoire de théâtre populaire, un champ d’expérimentation et d’apprentissage à perdre haleine. Un paradis du peuple. Nous en serions les serviteurs, jamais nous n’en deviendrions les rentiers exclusifs. Aucun ministère au monde ne pourrait nous dicter quoique ce soit d’autre que ce que nous considérons déjà comme notre devoir sacré : rendre heureux le plus grand nombre de gens possible. Aucun égoïsme corporatiste au monde ne nous ferait jamais jeter dehors, à peine la représentation terminée, le public qui nous aurait fait la gloire de vouloir vivre deux, ou quatre, ou dis heures avec nous, à la recherche du théâtre c’est à dire à la recherche de l’humain. Et puis à salaire égal, toujours choisi et toujours choisissant, personne ne pourrait honnêtement se dire exploité. Fatigué, lassé, épuisé, désamouré peut-être, mais exploité, non. Aucun soit disant professionnalisme nomenclaturiste ne nous ferait jamais refuser de jeunes et généreuses expériences.

La Cartoucherie devait rester en friche, magnifique et douce au public, mais une friche, sans cesse en travail, jamais finie, ne ressemblant à rien d’autre, et qui, jamais, au grand jamais, ne prétendrait rivaliser avec certaines forteresses culturelles dont les productions parfois nous éblouissent, mais dont le mode de fonctionnement nous paraissait et nous paraît encore bien peu favorable au bonheur et au risque artistique.

Pour cela, pour ce voyage, pour cette épopée, cette conquête, pour ce combat, pour cette guerre, pour cette résistance, il nous fallait des amis bienveillants, nous en eûmes, il nous fallait aussi des alliés, une immense force alliée. Il nous fallait le public. Il débarqua. L’histoire commençait.

Ariane Mnouchkine

Texte paru en 2009 dans le numéro hors-série de la brochure annuelle des célébrations nationales, à l'occasion des 50 ans du Ministère de la Culture et de la Communication.