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Et si le monde allait finir ?

 

Éphémère.

Comme ces petites libellules, ces archiptères, qui vivent un jour, une fois, une heure, vie d’autant plus incandescente que brève

Éphémère comme la lueur soudaine d’une émotion inconnue, jaillie d’un heurt

Entre deux désirs,

À la porte du château,

Comme la diapre d’un arc-en-ciel après la fin de la bataille

Et le goût de miel d’une gorgée d’éternité

- Où se passe notre spectacle passant-furtif ?

- En France. Pas loin, dans les profondeurs du juste à côté.

- Quand ?

- À l’instant et encore une fois aujourd’hui même.

À l’angle d’hier et aujourd’hui, quand sortant de l’ombre en vacillant le passé se rallume au présent. Encore une fois.

- Qui ?

- Les comédiens, chercheurs, plongeurs d’absolu, qui découvrent dans les recoins du cœur nos images intérieures, merveilleux veilleurs, veilleuses, veilleurs des veilleuses tremblantes.

Le musicien qui nous rend nos musiques perdues.

Nous, en somme, et subitement tirés de la paresse quotidienne, par le bruit d’une réminiscence, l’arrivée d’une lettre inespérée, le retour d’un chagrin qui vit encore, l’anniversaire d’une colère. Nous, repris de vie. De justesse.

- Comment ça s’appelle, ces espèces de scènes, qui se pressent, dans le désordre ?

- Eh bien – désordres, pourquoi pas ? Il s’agit de faire le désordre. On est dans une cuisine ou dans une chambre d’hôpital. Dans un monde, quoi. Monde : ordre : propre. Voilà que le monde se désordonne, il saigne, il crie, il vit. On a buté. C’est la faute, ou la chance, d’un pavé. Ou la grâce.

- On désordonne, alors ?

- Un désordre donne un jour nouveau au monde. Le désordre pas le chaos. On fouille, on agite. Le monde valse.

- Combien de mondes ?

- Neuf, douze, le nombre n’est pas fini. Parfois les mondes ont des noms de lieux, parfois des noms de personnes. On est du côté de Stang Bihan. Ou du côté de Perle. Par exemple.

C’est comme si on se retrouvait du côté du Temps Retrouvé sans l’avoir cherché.

- Et la magie ?

- Elle se cache où elle veut. Près d’un étang breton. Dans les registres d’une bibliothèque d’archives. Dans un gâteau d’anniversaire. Une rose de tulle jauni. Elle téléphone : attention, les absents sont présents. Elle tient les portes sous son autorité. Celle-ci restera fermée. À une porte près, on est perdus, on est sauvés.

- Un mot ?

- Apocalypse, évidemment. Voilà que le caché est dé-caché.

Une minute ! On a juste le temps de voir, mais pas de savoir.

La vision nous éblouit et nous coupe le souffle. Comme on le sait, depuis Jean, Dante ou Marcel, la révélation est éphémère.

- Un texte ?

- Cela se passe avant le texte, plus vite, derrière la pensée, au bout de la langue, à la pointe de la flamme. Comment « parler » l’état d’illumination ? Cette lumière filante, intime.

On ne peut qu’essayer de la peindre, au-delà de la parole, par non-dits, à tâtons, hésitations, caresses, délicatement. Par « Ephémères », comme une prière rejetée, la joie d’une peine retrouvée,

Comme pour une femme qui s’éteint, la vision

De sa mère, de sa vie, d’un sourire heureux.

Comme l’expérience inattendue de l’immortalité des sentiments, immortalité brève, intermittente mais oui, immortelle, oui.
- Est-ce une tragédie ? Enfin quel genre, dites-vous, que c’est ?

- Ni tragédie, ni comédie. La respiration de la mémoire : ça me rappelle. Ça me rappelle.

- Une citation ?

- « Une petite question : Et si le monde allait finir … que feriez-vous ? »

Ce titre est celui qu’on peut lire dans le journal L’intransigeant du 14 août 1922. Voici le texte complet de la question posée à Marcel Proust et sa réponse :

Un savant américain annonce la fin du monde, ou tout au moins la destruction d’une si grande partie du continent, et cela d’une façon si brusque, que la mort serait certaine pour des centaines de millions d’hommes. Si cette prédiction devenait une certitude, quels en seraient, à votre avis, les effets sur l’activité des hommes entre le moment où ils acquerraient ladite certitude et la minute du cataclysme ? Enfin, en ce qui vous concerne personnellement, que feriez-vous avant cette dernière heure ?

Je crois que la vie nous paraîtrait brusquement délicieuse, si nous étions menacés de mourir comme vous le dites. Songez, en effet, combien de projets, de voyages, d’amours, d’études, elle – notre vie – tient en dissolution, invisibles à notre paresse qui, sûre de l’avenir, les ajourne sans cesse.

Mais que tout cela risque d’être à jamais impossible, comme cela redeviendra beau ! Ah ! si seulement le cataclysme n’a pas lieu cette fois, nous ne manquerons pas de visiter les nouvelles salles du Louvre, de nous jeter aux pieds de Mlle X …, de visiter les Indes.

Le cataclysme n’a pas lieu, nous ne faisons rien de tout cela, car nous nous trouvons replacés au sein de la vie normale, où la négligence émousse le désir.

Et pourtant nous n’aurions pas dû avoir besoin du cataclysme pour aimer aujourd’hui la vie. Il aurait suffi de penser que nous sommes des humains et que ce soir peut venir la mort. 

Marcel Proust meurt le 18 novembre de la même année.

 

                  Hélène Cixous