Danse et théâtre
par Maïtreyi

L’homme s’identifie à l’univers comme partie intégrante de son ordre et de son organisation. Le théâtre des hommes reproduit celui des dieux parfois regardés comme une magistrale troupe de comédiens, musiciens et danseurs (l’un des noms de Visnu est Ranganatha, le seigneur de la scène ; cette scène n’est autre que le monde terrestre où se reflète celui des dieux).
Danse, rite et technique
Toute étude sur le théâtre indien passe par celle des Natyasastra : le traité des arts dramatiques. Il en va de même pour la danse puisque Natya, dans le drame antique, englobe la danse, la musique, le théâtre et la poésie lyrique. Directement inspirée des règles du Natyasastra, la danse s’est progressivement différenciée comme un genre à part. Son avènement était en quelque sorte implicite dans les énoncés : interdits les objets encombrants, animés ou inanimés ; interdites les manipulations, c’est au corps que l’on demande de jouer le dedans et le dehors, de rendre visibles les directions et les actions. Puis la danse a évolué vers un surcroît d’abstraction, elle a affirmé sa haute technicité dans le cadre d’une esthétique savante. Son origine dramatique et son contenu narratif suffisent sans doute à rattacher la danse à un art histrionique. Mais il y a plus. La représentation est conçue non comme un divertissement - encore que les dieux s’en réjouissent -, mais comme une incitation à endiguer et équilibrer la redoutable puissance divine. Il en est de même du rite qui est, à sa manière, la représentation d’événements précis qui doivent s’effectuer en respectant scrupuleusement la forme, le geste et la parole décrits dans les textes, afin de conduire l’intrigue à son juste dénouement. Théâtral ou rituel, le jeu est sacré. Seul le lieu de la représentation les distingue.
Bien avant notre ère, le village, la cour ou le temple proposent déjà une scène où se rejouent, s’affrontent et se contrôlent les forces d’opposition. Il s’agit toujours de l’exposition jouée ou chantée d’une intrigue argumentée (calamités diverses, batailles, usurpations de pouvoir, amours). Bardes, chanteurs et danseuses maintiennent dans tout son éclat la gloire du dieu - ou celle du roi qui le représente -, exaltant leurs exploits publics et privés, sur les champs de bataille comme dans les alcôves. Chaque fois, un enjeu est révélé, qui raconte une histoire et fait vivre des personnages.
La danse, tout en s’éloignant du théâtre par le truchement de sa technique, conservera la même fonction narrative et sacrificielle.
La femme, âme de la danse
Danseuse de cour, danseuse de temple, c’est à la femme qu’est tout particulièrement confié le rôle du corps dansant, car elle est la protagoniste essentielle dans l’accomplissement des cycles. Déesse, mère, épouse, jeune fille nubile, c’est en elle que se cristallisent l’énergie vitale et la dynamique du désir et de la sexualité. C’est à travers elle que doit se maintenir l’harmonie nécessaire à la vie, par elle que le bonheur est possible, en elle que les dieux concentrent ou diluent leurs forces. C’est donc elle qui est très tôt chargée, parallèlement à celles des prêtres, des fonctions propitiatoires, d’actions supposées bénéfiques à la communauté. Sa présence dans le temple est indispensable pour canaliser les pouvoirs divins. Dans le temple certes, mais à l’extérieur de la cella où se déroule le rite, où officient les prêtres, invisibles, dans l’intimité des dieux. Ainsi rejoue-t-elle, en dansant pour les fidèles, ce qu’ils ne sauraient voir. Muette, la danseuse n’en tient pas moins un discours direct. Elle sait rendre par la subtilité de ses gestes et de ses émotions la qualité du texte qu’elle transpose. La plupart des grands styles classiques confient aujourd’hui encore tous les rôles à une unique interprète qui conte au public les aventures divines, la dévotion amoureuse qu’elles inspirent, et l’inlassable récit de leurs triomphes.
Nritta et Natya
Une référence commune, le Natyasastra, a donné naissance à plusieurs techniques, laissant à chacune la possibilité d’interpréter et de conserver à des degrés divers les deux aspects fondamentaux de la danse indienne : Nritta et Natya.
Nritta : la danse abstraite découpe géométriquement l’espace en des enchaînements de pas à l’esthétique rigoureusement codifiée dont l’agencement rythmique et séquentiel dépend de la partition musicale.
Natya : la danse narrative utilise le vocabulaire des Hastas (en sanskrit : mains) qui désigne les différentes possibilités d’opposition ou de flexion des doigts les uns par rapport aux autres. Chacun de ces gestes comporte une ou plusieurs significations, mais ne devient intelligible que s’il est accompagné de l’expression du visage et du corps qui lui donne tout son sens. Tout ce jeu reste sans valeur si ne s’y ajoute la subtilité des émotions. Cette technique s’appelle Abhinaya : elle participe parfois du mime, par son intention réaliste, du théâtre par l’immédiateté de son discours et l’adresse directe au spectateur ; mais elle reste de la danse car elle engage d’abord le corps, le pliant - dans le cas des classicismes - aux règles de l’académisme le plus strict.
La parole et la danse
La danse, depuis les temps védiques et tout au long du développement de l’écriture poétique et théâtrale, demeure inséparable de la littérature. Tout comme dans le rite ou lors du sacrifice, les arts confirment la prépondérance de la parole comme siège et véhicule de la révélation. En se spécialisant, la danse a su conserver, bien que sous une forme exclusivement gestuelle - par l’usage d’un vocabulaire précis et d’une vocation narrative - un reliquat de cette parole. Mais quand il s’agit de danse abstraite, ce qui s’exprime par la médiation du corps dansant peut être considéré comme une fraction de la totalité de la parole mais intériorisée et non encore différenciée. Cet aspect fait de la danse la dépositaire d’un noyau corporel susceptible de libérer l’énergie de la parole, tout en conservant entier son mystère, en l’enchâssant dans des ornements qui en contrôlent savamment la diction.
Ainsi, une origine commune et un long cousinage lient-ils le théâtre et la danse ; l’un parle, l’autre se tait, mais il s’agit d’un silence essentiellement apte à la parole, à une parole encore enclose dans le corps et néanmoins bavarde. La danseuse est tout autant le texte et son écrin, la lettre et la graphie, le corps et le décor.
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