Sur Mei-Lan-Fang (1935)

par Vsevolod Meyerhold

La venue chez nous du théâtre de Mei-Lan-Fang a beaucoup plus d’importance que nous ne pouvions le supposer. Nous ne pouvons maintenant que nous étonner ou nous enthousiasmer. Nous qui construisons le nouveau théâtre, nous sommes émus parce que nous sommes sûrs que quand Mei-Lan-Fang aura quitté notre pays, nous sentirons tous son extraordinaire influence sur nous.

Je devais justement ces jours-ci reprendre une de mes anciennes mises en scène - Malheur à l’esprit de Griboïedov. Je suis arrivé pour travailler à une répétition après avoir vu deux ou trois spectacles chez Mei-Lan-Fang et j’ai senti que je devais tout changer dans ce que j’avais fait auparavant.

Il y a parmi nous, metteurs en scène soviétiques, beaucoup d’analphabètes. Il faut reconnaître cela avec une totale sincérité. Beaucoup sentent le désir, ou plutôt veulent imiter maladroitement ce théâtre, lui prendre des éléments : le fait d’emjamber un seuil invisible, jouer sur le même tapis l’intérieur et l’extérieur. Ce sont là des vétilles, mais je pense que ceux qui sentent en eux la force de dire quelque chose, ceux qui sont devenus des maîtres en pleine maturité, se pénètrent inévitablement de ce sans quoi il n’y a pas de vie au théâtre.

Des phrases me reviennent sans cesse à la mémoire : elles concernent la réforme des systèmes théâtral et dramatique et ont été écrites par Pouchkine avec beaucoup de passion et beaucoup de conscience. Je ne le cite pas littéralement : " Quels gens bizarres ! Ils cherchent la vraisemblance au théâtre. Pourquoi ! Quand l’art dramatique, dans son fondement même, est le domaine de l’invraisemblance ".

Cette formule, vers laquelle Pouchkine nous a entraînés, je l’ai vue réalisée et même idéalement réalisée dans ce théâtre. Quand nous faisons une analyse historique du théâtre russe de l’époque de Pouchkine à nos jours, nous voyons aussitôt une lutte entre deux courants : l’un, qui nous a menés à une impasse, celui du théâtre naturaliste, l’autre qui n’a reçu qu’ultérieurement un large développement. Ce n’est pas sans raisons que les meilleures oeuvres de Pouchkine n’ont pas été jouées jusqu’à aujourd’hui, et, même si on a commencé à les jouer, elles ne l’ont pas été dans le système qui nous a été ici donné, proposé par le théâtre chinois. Imaginez-vous le Boris Godounov de Pouchkine joué dans les techniques de Mei-Lan-Fang. Vous feuilletterez alors les pages de ces tableaux sans qu’il y ait la moindre tentative pour basculer dans le marais naturaliste qui rend les choses hideuses.

Si nous passons maintenant à ce qu’il y a de réjouissant dans le théâtre de Mei-Lan-Fang (impossible de tout énumérer), je voudrais me borner à mentionner ce qui est essentiel, ce sur quoi nous devons attirer l’attention.

Nous avons beaucoup parlé de la culture des yeux sur scène, de la culture du jeu mimique du visage, de la culture de la bouche. Nous avons beaucoup parlé ces derniers temps de la culture du mouvement, de la coordination du mot et du mouvement, mais nous avons oublié l’essentiel, que nous a rappelé Mei-Lan-Fang : les mains.

Camarades, on peut le dire sans ambages, faites le tour de tous les théâtres après avoir vu ses spectacles, et vous direz : et si on leur coupait les mains à tous, puisqu’elles leur sont absolument inutiles ? Coupons donc les mains, si nous les voyons dépasser simplement des poignets, sans rien exprimer, sans rien dire, ou en disant tout autre chose, quelque chose qu’il ne faudrait pas dire.

Nous avons beaucoup d’actrices, mais je n’en ai pas vu sur nos scènes une seule qui sache transmettre la féminité comme le fait Mei-Lan-Fang (…).

Ensuite, nous parlons beaucoup de la construction rythmique du spectacle. Mais ceux qui ont vu le travail de Mei-Lan-Fang diront que nous ne sentons pas ce rythme que donne ce maitre génial de la scène. Tous nos spectacles, les spectacles musicaux comme les drames, sont ainsi construits qu’on ne fait comprendre à aucun de nos acteurs la nécessité de respecter le temps sur scène. Nous n’avons pas le sens du temps. Nous ne savons pas au fond ce que veut dire économiser le temps. Mei-Lan-Fang compte en quarts de seconde et nous, nous comptons en minutes, sans même compter les secondes. Nous devons supprimer de nos montres la trotteuse, elle est parfaitement inutile. Nous avons besoin de l’aiguille des minutes, ou même de celle qui indique les quarts d’heure - les intervalles inférieurs étant pour nous trop petits.

Combien de péchés nous trouverions-nous après avoir vu le travail de ces remarquables maîtres ! Bien sûr, je donnerai en son temps une analyse plus développée de cette question parce que je ne suis pas seulement un metteur en scène, mais un pédagogue, et que je dois en rendre compte devant la jeunesse que forment nos écoles.

Mais dès maintenant, nous voyons clairement que la venue du théâtre de Mei-Lan-Fang aura énormément d’importance pour les destinées futures du théâtre soviétique, et nous devrons encore et toujours nous souvenir des préceptes de Pouchkine, car ils sont très étroitement liés à ce que réalise le travail de Mei-LanFang.

Vsevolod MEYERHOLD

Intervention lors d’un débat consacré aux tournées de Mei-Lan-Fang et de sa troupe, qui a eu lieu sous la présidence de Nemirovitch-Dantchenko et en présence de tous les grands noms de la mise en scène soviétique le 14 avril 1935 au VOKS (Société pansoviétique des Relations culturelles avec l’étranger).

" Mei Lanfang ", in Ecrits sur le théâtre, vol. 4, 1992, L’Age d’Homme, Lausanne, pp. 379-380


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