Sur les théâtres chinois et japonais (1936)

par Vsevolod Meyerhold

Le théâtre chinois est un de ceux qui accordent une grande importance au mouvement, je travaille moi aussi sur le mouvement depuis longtemps. Mais j’ai d’abord construit de manière théorique mon étude du théâtre kabuki et ce n’est que plus tard que j’ai vu le théâtre lui-même. Cependant, quand je l’ai vu à Paris, il m’est clairement apparu que toutes mes lectures m’en avaient donné une juste représentation. Les théâtres chinois et japonais sont très proches. Tous deux accordent une grande importance au mouvement. Mais quand on parle de mouvement, on pense aussitôt par analogie au mouvement de ballet. Et si on cherche un théâtre qui se soit développé à partir des mouvements du ballet, on a le Théâtre Kamernyi. Mais les théâtres chinois et japonais sont très différents de lui : dans leurs mouvements, il y a davantage d’assise réaliste. Leurs mouvements viennent tous de la danse folklorique, la danse où l’homme qui danse, qui marche avec sa palanche dans la rue, ou qui vide un fourgon de sa cargaison en la livrant dans un magasin, considère ces mouvements comme des mouvements de danse, au sens d’une subtile base rythmique. Dans ces mouvements, il y a autant de danse que dans la danse il y a de rythme. Et c’est bien sûr de là que naît dans le mouvement la caractéristique réaliste. La représentation d’un homme debout à la poupe d’un bateau et qui abaisse sa rame dans l’eau est un élément de mouvement de danse dans la mesure où il est rythmique, et où il peut, rythmiquement en quelque sorte, se couler dans le récipient métrique. C’est comme les cinq interlignes du papier à musique sur lesquels pourraient aisément se placer les notes, et apparaîtraient forcément les barres verticales qui divisent l’ensemble en mesures séparées.

L’acteur chinois a une pensée graphique. Pour lui, tout prend la forme de petits cubes, bâtons, cônes, sphères bien précis, et quand il joue, il a tout cela en mémoire. Nous sommes très proches d’un tel résultat, et dans 25-50 ans, la renommée de notre théâtre futur sera fondée sur cela. Il se produira une alliance des techniques du théâtre européen et du théâtre chinois. De même que le problème de la révolution sociale s’est résolu dans notre pays avec la révolution d’octobre, de même je pense que dans ce pays apparaîtra une superstructure, sous forme d’un art expressif qui sera profondément réaliste ; ce ne sera pas simplement du réalisme, mais du réalisme socialiste, et il se basera sur tous les acquis techniques de toutes ces époques.

Vsevolod MEYERHOLD

Extrait d’un entretien réalisé avec les étudiants du GITIS (Institut d’Etat d’art théâtral, fondé à Moscou en 1922), le 15 février 1936.

" Sur les théâtres chinois et japonais ", in Ecrits sur le théâtre, vol. 4, L’Age d’Homme, Lausanne, 1992, pp. 28-29


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