La mise en scène de Don Juan de Molière (1910)

par Vsevolod Meyerhold

Le premier parmi les maîtres de la scène du Roi Soleil, Molière s’efforce de porter l’action, du fond et du milieu de la scène, à l’extrême bord du proscenium.

Ni la scène antique, ni la scène populaire de l’époque shakespearienne n’avaient besoin de décors semblables aux nôtres, visant à créer l’illusion. Et ni dans la Grèce antique, ni dans la vieille Angleterre l’acteur n’était un élément de l’illusion. Avec son geste, sa mimique, ses mouvements plastiques, l’acteur était le seul qui savait et devait exprimer toutes les idées de l’auteur dramatique.

Il en allait de même dans le Japon médiéval. Dans les spectacles de Nô, avec leurs cérémonies raffinées où les mouvements, les dialogues, le chant étaient rigoureusement stylisés, où le choeur jouait un rôle semblable à celui du choeur grec, où la musique, par ses sonorités sauvages, avait pour but de transporter le spectateur dans un monde d’hallucinations, les metteurs en scène disposaient les acteurs sur des tréteaux très proches du public afin que leurs danses, leurs mouve-ments, leur gestuelle, leurs grimaces et leurs poses fussent bien visibles.

Et quand je parle de la mise en scène de Don Juan de Molière, ce n’est pas sans raisons que me reviennent en mémoire les techniques chères aux anciennes scènes japonaises.

Grâce aux descriptions des représentations théâtrales japonaises données à peu près à l’époque où régnait en France le théâtre de Molière, nous savons que des personnages particuliers, les serviteurs de la scène - appelés kurombo - vêtus d’un costume noir spécial pareil à une soutane, soufflaient aux acteurs au vu de tous. Lorsque le costume d’un acteur qui joue un rôle féminin se froisse dans un moment d’élan pathétique, le kurombo se hâte d’étaler sa traîne en jolis plis et d’arranger sa coiffure. Il entre dans ses fonctions de débarrasser la scène des objets jetés ou oubliés par les acteurs. Après une bataille, il débarrasse le plateau des coiffures, des armes, des manteaux perdus. Lorsque le héros meurt en scène, le kurombo se hâte de jeter sur le " cadavre" un drap noir, sous la protection duquel l’acteur " tué " quitte la scène en courant. Lorsque la scène s’assombrit pour les exigences de l’action, le kurombo, accroupi aux pieds du héros, éclaire le visage de l’acteur à l’aide d’une bougie fixée à l’extrémité d’un long bâton.

Aujourd’hui encore, les Japonais conservent les techniques de jeu qui apparte-naient aux acteurs contemporains des créateurs du drame japonais : Ono no O. Tsû, Satsuma Jôun et Chikamatsu Monzaemon, le Shakespeare japonais.

De la même façon la Comédie-Française ne s’efforce-t-elle pas maintenant de ressusciter les traditions des comédiens de Molière ?

À l’extrême-occident (France, Italie, Espagne, Angleterre) et en Extrême—Orient, dans les limites d’une même époque (la seconde moitié du XVIe et tout le XVIIe siècle), on entend au théâtre sonner les grelots de la pure théâtralité.

Ne voit-on donc pas clairement que chaque truc, qu’il appartienne à n’importe quelle scène de cette brillante époque théâtrale, avait précisément sa place sur cette merveilleuse plate-forme appelée proscenium ?

Mais qu’est-ce au juste que le proscenium ?

Pareil à une arène de cirque cernée de tous côtés par l’anneau des spectateurs, le proscenium s’avance dans le public afin que pas un seul geste, pas un seul mou-vement, pas une seule mimique de l’acteur n’aille se perdre dans la poussière des coulisses. Et voyez avec quel tact sont étudiés tous les gestes, les mouvements, les poses et les mimiques de l’acteur du proscenium. Heureusement d’ailleurs ! Car pourrait-on supporter qu’un acteur ait des affectations emphatiques ou des mou-vements corporels qui manquent de souplesse quand il se trouve à proximité immédiate des spectateurs, là où le place le proscenium des anciens théâtres anglais, espagnol, italien ou japonais ?

Le proscenium, que Molière lui-même a utilisé avec tant d’art, était la meilleure arme contre la sécheresse méthodique des procédés cornéliens, fruit des caprices de la cour de Louis XIV.

Vsevolod MEYERHOLD

Extrait de "La mise en scène de Don Juan de Molière (1910)", in Ecrits sur le théâtre, vol. 1 (nouvelle édition), L’Age d’Homme, Lausanne, 2001, pp. 162-163