Battambang. Je suis calée sur une mobylette entre Henry Kissinger, le sulfureux secrétaire d’Etat américain des années 1970, et Khieu Samnol, la mère de Khieu Samphan, celui-là même qui comparait à presque trois cents kilomètres d’ici, devant le tribunal spécial Khmers rouges, à Phnom Penh. Le vent est tiède, la poussière brûle les yeux. Nous laissons derrière nous la ville tranquille, le charme des maisons coloniales, les familles venues dîner au bord de la rivière. Il fait encore jour, plus pour longtemps. Je dis, bien fort pour couvrir le bruit de la mobylette : « Quelle chance j’ai de rouler sur une route du Cambodge avec deux aussi illustres personnages ! » Hieng, la conductrice, et Srey Leap, derrière moi, rient de bon cœur.

Hier soir, à Battambang, le roi Sihanouk est entré en scène sous un dais d’un jaune éblouissant, vêtu d’un costume clinquant, accompagné par le battement du tambour et le carillon des clochettes. Des paysans venus lui demander justice l’attendaient, lui le roi-père, celui qui peut déclencher la pluie, le demi-dieu. Dans cette foule joyeuse et respectueuse, j’ai reconnu une de mes compagnes de mobylette, la mère du dignitaire khmer rouge, un panier de légumes sous le bras.

 Je suis au Cambodge à Battambang en 2011. Je suis au Cambodge à Phnom Penh en 1955 au temps d’un roi rayonnant, débonnaire et autoritaire, campé sans conteste, dès la première tirade, par un petit bout de femme, Mardy : « Allons, en avant pour ce beau jour de plainte et de réparation ! Entrons jusqu’aux oreilles dans le fleuve du peuple. » Tracée par la plume d’Hélène Cixous, « L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge », peut commencer.

A la vérité, cette histoire n’est pas née de la dernière pluie. « Une histoire, dit Hélène Cixous, qui est depuis le début arrosée par des flux, des flots, des mers d’amour… à la fois pour le théâtre et pour le Cambodge. Avec, au commencement des commencements, le désir d’Ariane Mnouchkine. » Années quatre-vingt, l’Asie déjà appelle la créatrice du Théâtre du Soleil. Sa volonté déjà est de raconter notre époque, son bruit et ses fureurs. Pourquoi le Cambodge ? Peut-être pour tenter de ressusciter le paradis perdu qu’elle a connu. Tout juste sorti du cataclysme khmer rouge, le royaume de poche, exsangue - près de deux millions de morts - est entre les mains du libérateur et néanmoins occupant, l’ennemi héréditaire, le Vietnam. Des centaines de milliers de Cambodgiens qui fuient le chaos et la misère se sont réfugiés dans des camps, à la frontière thaïlandaise. Le peuple khmer a besoin qu’on parle enfin de lui. Ariane Mnouchkine, qui a connu Hélène Cixous à travers une pratique militante du théâtre, lui demande de le faire et d’écrire pour la troupe du Soleil.

L’auteure accepte et se met au travail, à sa façon, quasi obsessionnelle. Elle rassemble documents et archives, rencontre tous ceux qui peuvent l’informer : les vieux ambassadeurs, les spécialistes… « J’y ai passé des mois, je voulais tout savoir jusqu’aux 350 espèces de riz ». Ensuite, seulement, elle pourra laisser place à la création.

En décembre 1984, elle rejoint Ariane Mnouchkine dans les camps de réfugiés cambodgiens en Thaïlande. « Je suis plus marquée que je ne le sais par le Cambodge, confiait Hélène Cixous à un récent colloque, car il suffit que je vois un krama (écharpe traditionnelle) pour que mon coeur se mette à battre. » Ce qui attend les deux femmes dans les camps ne s’oublie pas : une détresse absolue et pourtant une façon d’être, dit tendrement l’écrivain, «  adorable ». Elle n’oubliera jamais l’immense portail franchi chaque matin et chaque soir, laissant derrière elles les réfugiés tandis que les enfants criaient le magique OKbyebye … « Ce portail m’est entré dans le corps et il y est toujours. » Elle n’oubliera jamais l’eau offerte par ceux qui n’avaient rien. Et les petits spectacles avec deux ou trois danseuses, ce trésor gardé vivant, et le cadeau que c’était. « Notre pièce est un sampeah ! » écrit-elle en 1987 - le sampeah, le geste traditionnel, mains jointes à hauteur du visage pour saluer ou remercier, banni du temps des Khmers rouges.

L’impression d’être le fou du roi

La première a lieu le 11 septembre 1985 à La Cartoucherie de Vincennes. Le roi est interprété par un acteur de 29 ans, Georges Bigot, qui a aiguisé son talent à l’école du Soleil et de Shakespeare : il a joué dans Richard II, La Nuit des rois, Henri IV. Le film de Werner Schroeter, « A la recherche du Soleil » tourné au même moment, donne du spectacle des images baroques, chatoyantes. Il donne à entendre la ferveur de l’engagement de la troupe. Ariane Mnouchkine : « Si on peut peser une aile de mouche, pesons une aile de mouche. L’irréparable serait la disparition du Cambodge. » Georges Bigot : « On met notre contribution d’artistes au service d’un peuple assassiné. »

L’acteur est électrisé par le rôle, il est Sihanouk, Monseigneur papa, comme l’appelaient tous les Cambodgiens, insupportable et délicieux, exalté et capricieux, d’une intelligence redoutable, d’une simplicité désarmante. Entre 1955 et 1979, les années couvertes par la pièce, le destin de Norodom Sihanouk et de son peuple va basculer jusque dans la gueule des Khmers rouges. C’est le sujet de L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge.

Un soir, le roi et la reine en personne viendront assister à une représentation à la Cartoucherie de Vincennes. « On a fait passer Sihanouk et sa petite suite par derrière, par les cuisines, ils se sont assis dans le noir. Ils ont pleuré pendant tout le spectacle » se rappelle Hélène Cixous. Georges Bigot aussi se souvient comme si c’était hier. « Quand je suis arrivé sur scène, j’ai eu l’impression d’être le fou du roi : j’étais le roi de théâtre qui jouait devant le vrai roi ! » Au moment du passage sur la Callas, le vrai Sihanouk est ravi : « (…) j’admire le génial Président de l’admirable Chine. Je l’admire et je l’aime. Comme j’aime et comme j’admire la célèbre Maria Callas. Voyez-vous, ma femme et moi ne manquons jamais une occasion d’aller l’entendre à l’Opéra. (…) mais ensuite je rentre souper chez moi avec ma femme, je n’emmène pas la Callas à la maison. Eh ! bien, Mao, c’est pareil, je ne veux pas de lui chez moi ! » La métaphore sur son intraitable indépendance ne pouvait qu’enchanter Sihanouk, d’autant qu’il l’avait lui-même raconté dans ses mémoires. Il s’est légèrement levé pour se désigner au public se souvient encore Georges Bigot. Ce soir-là, tout le Cambodge, rayé de la carte du monde trois ans, huit mois et vingt jours, du 17 avril 1975 au 7 janvier 1979, est debout et resplendit. 

Après le spectacle, Monseigneur papa emmène toute la troupe faire la fête dans son restaurant khmer favori, dans le XVIème arrondissement parisien. Cela fait quoi d’être à la même table qu’un roi avec qui on vient de passer deux ans sur le papier ? « C’est un grand plaisir naturellement ! »  Vous n’étiez pas bouleversée ? « Quand on est auteure, on est tous les personnages. Sihanouk est quelqu’un que j’aime profondément mais j’aime profondément madame Lamné (une marchande de poissons vietnamienne), j’aime Khieu Samnol ! J’adore Suramarit (le père de Sihanouk qui apparait dans la pièce sous la forme d’un affable fantôme). Non, la personne la plus bouleversée c’était, c’est toujours, Georges. Il vient d’écrire une lettre au roi. Il aura mis 25 ans mais c’est fait, elle est partie ! »

Pour tout jeune acteur, le rôle de Sihanouk eût été un don du ciel. Pour Georges Bigot, entré au Théâtre du Soleil en 1981, ce fut plus encore. De l’ordre du mektoub, du karma : « Je me sentais dans quelque chose de familier…  » L’osmose est telle qu’il n’a pas un instant d’hésitation quand il reçoit, à l’automne 2007, vingt-deux ans après la première représentation à Paris, un message d’Ariane Mnouchkine : «  Je vais au Cambodge monter Sihanouk. Est-ce que tu veux venir avec nous  ? - Génial je serai là ! »  « J’attendais un signe » explique-t-il dans sa lettre au roi. 

Près d’un quart de siècle après être entré dans la peau de Norodom Sihanouk - Georges Bigot débarque pour la première fois sur le tarmac de l’aéroport de Phnom Penh pour monter au Cambodge, en khmer, et avec des acteurs khmers, la pièce créée à Paris.

Une armada de chaussures

Ce matin, à Battambang, quatre ans après le début de l’aventure, il est presque neuf heures du matin. Dans le haut bâtiment aux immenses fenêtres, le soleil joue les projecteurs. Derrière le rideau de scène couleur safran, les acteurs entassent dans un minuscule espace leurs changements de costumes. Au pied d’un autel étincelant, des bâtons d’encens forment un bouquet. Sur une table, sous le petit escalier qui mène aux loges de poupée, des gobelets, du café au lait et des grappes de longanes. A côté une armada de chaussures. Ici on en parle beaucoup ! les paires se désolidarisent, les semelles se décollent, les lacets se font la belle. Delphine Cottu, co-metteuse en scène avec Georges Bigot, regarde sa montre. Il est temps de rameuter la troupe. « On y va ? »

Pouch a perdu sa chemise. Mardy a retrouvé sa ceinture. Ravy noue ses cheveux en chignon. Srey Leap se maquille les yeux. Samnang se tortille, aidé par une fille, pour enfiler un thorax postiche. « Quel énergumène ! » soupire GeorgesRotha, le traducteur, qui sera l’interprète des désirs, des joies et des agacements des metteurs en scène et de leurs 29 comédiens s’installe en tailleur devant son pseudo bureau à ras du sol. Son enfance khmère, sa fibre artistique, sa gentillesse sont mobilisés.

Acte III scène 4. Coup de gong. Musique. Accompagné de Penn Nouth, son fidèle conseiller joué par Pouch, entre Sihanouk joué par la jeune Mardy. « Demain, Moscou. Dans huit jours, Pékin. Nous avançons, Penn Nouth, nous avançons. » Mardy, 26 ans, petit gabarit, yeux de braise, menton volontaire, cheveux ramassés et faux ventre, déboule sur la scène. La rude voix de Georges Bigot sonne et interrompt la scène : « Vous ne prenez pas le temps d’écouter la musique. Mardy, tu as quatre musiciens qui jouent Sihanouk avec toi ! Yorl ? (d’accord ?) » Rotha traduit. Mardy, tendue, confiante, hoche la tête.

La scène se passe à Paris, en mars 1970, avant le voyage à Moscou et Pékin où Sihanouk part défendre « l’ardente neutralité » du pays khmer dans la tourmente de la guerre du Vietnam. L’ambassadeur du Cambodge vient de lui apporter une dépêche. « Mardy ! Sihanouk passe d’un état à l’autre comme on change un poisson d’aquarium, comme on retire un masque, il est un enfant ! » Le metteur en scène se lève, se débarrasse de ses savates et saute sur le plateau où il retrouve son rôle de roi : « C’est Lon Nol ! Et c’est sûrement aussi Sirik Matak. Tout le panier de cobras ! Ah mais que j’ai été naïf ! Ma belle et fine stratégie, ils me l’ont assassinée ! »  Le nom de SIRIK MATAK, l’homme qui aurait voulu être roi à la place de son cousin, claque dans un silence absolu.

Maintenant tu peux jouer Sihanouk 

Je la reconnais ! La voix de Sihanouk, celle que j’entendais enfant, à la radio, dans les années soixante, la voix qui m’attirait et m’effrayait à la fois, d’abord douce, presque mièvre puis montant vers l’aigu, presque criarde - à l’époque je m’en souviens on disait de Sihanouk qu’il était fou, un fou génial... Cette voix, en 1985, Georges Bigot ne l’avait pas entendue avant de jouer - Ariane Mnouchkine ne le voulait pas. Comment avait-il pu, peut-il encore, tomber aussi juste ? « J’avais la sensation, comme une évidence, d’avoir déjà rencontré mon personnage, de le retrouver » se rappelle-t-il. Mais la voix n’est pas venue d’une copie, elle est venue de la force de l’écriture et du rythmeSihanouk est un grand bavard, un passionné, il veut faire comprendre, il va vite et du coup se produit une espèce de contraction qui fait sortir et grimper la voix ».

Tout n’avait pas été si évident à l’époque pour le jeune comédien. « Je ne m’en sortais pas. Une nuit j’ai eu un rêve. Hélène Cixous me tendait un passeport en me disant : « Maintenant tu peux jouer Sihanouk ! ». Et elle précisait qu’il me fallait regarder « Les lettres de Van Gogh à son frère Théo », un de mes anciens livres de chevet. Au réveil, je savais que je devais ouvrir le livre à la page 111 et je suis tombé sur une citation du peintre Millet : « Dans l’art il faut engager sa peau ! » Je m’y suis remis. »

Sur le plateau Mardy et Pouch font leur énième entrée. Georges et Delphine échangent un regard et laissent filer jusqu’au rebondissement où Sihanouk passe de la colère à l’espérance après avoir reçu une deuxième dépêche qui lui redonne toutes ses espérances. « La joie du roi, il faut la dire avec le corps. Vas-y Mardy ! Bath (oui !) » - le metteur en scène bondit à nouveau sur le plateau – va jusqu’au bout, vois où ça te mène, Sihanouk est quelqu’un qui danse sa vie ! » Georges Bigot entame une farandole endiablée et saute dans les bras de l’ambassadeur où il reste, lové, l’air extatique d’un gamin qui a gagné l’énorme ours en peluche de la fête foraine. Tout le monde rit. Mardy la première. Mais pour le personnage de l’ambassadeur, tout reste à faire. Cet après-midi tous ceux qui n’ont pas encore de rôle vont s’y coller, selon la formatrice mais rude façon du Théâtre du Soleil.

La chaleur a définitivement posé sa chape. Delphine se moque gentiment de Kroeung qui s’est habillé tout en blanc, « en propriétaire de yacht », Sina étonnamment cravaté de rouge ne sait pas son texte. Hieng et Srey Leap, mes motardes, sont assises près de Rotha, comme deux poupées gigogne, Bunthoen, crête sur le crâne, interprète du traître et falot Lon Nol, remue mollement une palme en paille. « Allez courage … fuyons ! dit Georges Bigot en aparté, j’adore cette réplique de Falstaff ! » La scène nous tiendra toute la journée. Delphine aura beau actionner tous les moteurs d’une créativité nourrie par ses douze ans au Théâtre du Soleil, rien n’y fera. « George s’éponge le front avec son krama  : « Il commence à me sortir par les trous de nez cet ambassadeur  ! »

De la ténacité, il en fallu beaucoup pour en arriver là. A l’origine de la décision, Ashley Thompson, une ravissante Américaine doublée d’une éminente khmérologue. « A dix-huit ans, aux Etats Unis, j’ai lu Cixous. Puis j’ai cherché son séminaire à Paris. En 1985, j’ai vu la pièce et j’ai été bouleversée. »

Etudiante à Harvard, elle dirige un programme d’insertion pour des réfugiés arrivant à Boston des camps de Thaïlande. Elle part au camp de Site 2. Elle y rencontre une artiste française, Véronique Decrop, qui a ouvert une école d’art pour les enfants.  « J’avais vingt ans. Avant d’arriver à Site 2, je croyais que le monde était beau. Il ne l’était pas. Il ne l’est toujours pas au Cambodge. Ce pays je ne sais pas si je l’aime mais, depuis cette première rencontre -et peut-être même avant, il fait partie de moi. » 

Au Cambodge, Ashley Thompson fait de la recherche, enseigne, travaille avec l’ethnologue Ang Choulean et l’architecte Van Molyvann à la mise en place d’Apsara, une structure de gestion pour Angkor. « Presque tout de suite après avoir vu la pièce à Paris, à La Cartoucherie, j’ai eu envie qu’elle soit traduite en khmer et montée au Cambodge. L’idée est restée dans un coin de ma tête. Et quand est arrivé le procès des Khmers rouges, une autre mise en scène de la tragédie khmère, je me suis dit : c’est le moment.  »

« Et tout est devenu possible »

L’Américaine parle du projet aux anciens enfants et artistes rencontrés à Site 2. Ils ont grandi, mûri, se sont constitués en association en 1994. Année après année, ils accueillent à Phare Ponleu Selpak de jeunes Cambodgiens en détresse qu’ils initient aux arts de la scène, aux arts visuels et à la musique. Les dirigeants de l’association, que j’avais connus artistes en germe à Site 2, se sont enthousiasmés. J’en ai discuté avec Hélène Cixous qui a appelé Ariane Mnouchkine . J’avais peur d’elle, elle n’a dit qu’un mot : Fabuleux… »

Nous sommes en 2007. La roue est lancée mais les avatars du projet seront trop nombreux, usants. Sur la terrasse de notre hôtel à Battambang - nuit veloutée, lok-lak (bœuf sauté au poivre) délectable - Delphine revit les premières heures. « Nous n’avions pas de lieu, la troupe était pléthorique mais pas encore payée, les suggestions d’Ariane inapplicables - une création collective, des coupes afin de pouvoir jouer toute la pièce et des choeurs pour résumer les impasses… » Les premiers séjours de plusieurs semaines (il y en en aura sept en tout) laissent les deux metteurs en scène épuisés, au bord du renoncement… « L’impression de bégayer. Tout nous disait d’arrêter ».

 Delphine ressert du thé, un rat traverse la terrasse ! Elle rit pour me rassurer mais remonte ses jambes  : « Je crois que longtemps j’ai eu peur en passant la porte de Phare. Le choc des cultures- les contorsions pour ne pas leur faire perdre la face, le pire qu’on puisse imposer à un Cambodgien. Le fait que je suis une femme et que mon autorité ne coule pas de source. Au départ ma méconnaissance du pays, de la pièce même. » Mais la passion est là ou plutôt l’amour, mâtiné de fatigue, d’exaspération, mais de l’amour, pour ce pays et ce peuple, irritants, irrésistibles. Et d’ailleurs, les jeunes acteurs de Phare se sont mis à y croire - peut-on les décevoir ? Et le binôme Delphine-Georges en devient vraiment un, solidaire, complémentaire.

Un plateau est construit. Décision est prise de s’en tenir à la seule première période de la pièce, les années1955-1970, sans coupe. Patrick Penot, après avoir vu les répétions sur place, programme le spectacle dans son festival lyonnais Sens interdits. L’actuel roi Sihamoni, fils de Sihanouk, est séduit. Rêveuse, Delphine murmure dans la nuit « Il y a un truc qui se passe dans cette salle, je ne sais pas comment dire. Une grâce ?... » Elle ajoute : « Tout s’est dénoué quand Ravy un jour s’est révélée une vraie comédienne. Elle s’est emparée du rôle de Pol Pot, son élan a entrainé les autres, elle a cristallisé le projet et tout est devenu possible. »

"Que ressent Ravy quand tu joues Pol Po, frère numéro un ? Est-ce que le personnage te fait peur ?" Je pose la question à la jeune actrice au Collap So, l’un des rares bistros animés de Battambang by night. Je l’ai attendue un bon moment, sans ennui. Une guirlande de petites lumières se reflétait dans la vitrine de fruits frais – mangues et ramboutans, nacre des mangoustans dans leur coque brune, pommes de lait, papayes, jacquier, ananas. Je pensais au slogan de l’invisible et toute puissante organisation khmère rouge : L’Angkar voit tout, l’Angkar a des yeux d’ananas. Ravy est arrivée avec son amie Mardy et Rotha qui avait accepté de jouer une fois de plus l’interprète. On a commandé du poisson frit et des bières Angkor. La lune était laiteuse, un vent léger s’était levé, les loupiotes dansaient. A l’écart, les mendiants, des gamins et des handicapés qui avaient perdu leur jambe sur une mine, essayaient sans grande conviction d’accrocher notre regard. Des plats opulents circulaient. Ce pays rend fou.

Une énorme joie

Comme d’habitude, Ravy a torsadé ses lourds cheveux en chignon avant de les relâcher. « Non, je n’ai pas peur du rôle. Au départ Pol Pot avait de bonnes intentions. J’ai vu des reportages sur lui au Centre audiovisuel Bophana où Ashley nous a emmenés. Elle, Georges et Delphine m’ont aidée à trouver le personnage. » Que pensait-elle de Sihanouk avant de travailler sur le spectacle ? « Mes amis étudiants me montraient des livres où on dit que Sihanouk était un dirigeant khmer rouge. J’étais partagée. Mon père est un fou amoureux de Sihanouk. Il y avait des photos de lui à la maison et quand il le voyait à la télé, il le saluait avec le sampeah ! Après avoir lu la pièce, j’ai essayé d’expliquer à mes amis que la faute venait des Américains, des Vietnamiens, que beaucoup de gens étaient responsables. Evidemment il y a cette photo où il serre la main des Khmers rouges... Je comprends qu’il n’est pas non plus complétement innocent. »

Et toi Mardy ? « Je ne croyais pas du tout jouer le personnage de Sihanouk que j’adorais. Beaucoup de garçons l’essayaient aussi. Mais Georges et Delphine m’ont dit que c’était bien ce que je faisais, que je devais continuer pour montrer aux autres le chemin.  Et je l’ai eu ! » Quand Sihanouk fait son entrée sous le dais, que ressent-elle ? Les yeux de Mardy brillent « Une énorme joie. » Que pense-t-elle de Sihanouk ? « Je vois son caractère, il passe vite de la joie à la douleur, moi aussi. »

Mardy rit d’un joli rire voilé, comme sa voix quand elle n’est pas celle, claire et puissante, de Sihanouk. « Avant, je le détestais Sihanouk. Je pensais que c’était à cause de lui que mon pays avait tant souffert, qu’il y avait eu tant de morts. C’est ce que me disaient les personnes âgées qui m’entouraient – mes parents sont morts quand j’avais neuf ans. Je sais pourquoi et comment tout ça est arrivé. Je suis fière de jouer ce personnage. Je voudrais que le monde entier comprenne, connaisse l’histoire et la culture de mon pays. Ravy m’a beaucoup aidée. C’est ma sœur maintenant."

Les deux jeunes femmes s’embrassent, écrasent une larme. Et quelques instants plus tard, dans l’euphorie née de la fatigue, de la bière et de l’interview, elles éclatent de rire. C’est parce qu’elles se sentent libres commente notre interprète. Mardy, qui a un enfant, vient de quitter son mari. Ravy, elle, s’est battue de longs mois pour se séparer d’un époux violent. Delphine l’a hébergée dans sa chambre, Ashley lui a trouvé un foyer. Entre autres.

Ravy, née dans un camp, est arrivée à Battambang à quatre ou cinq ans. Enfant, elle cherchait des légumes pour les cochons, aidait sa mère dans un stand de poissons, se levait à l’aube pour ramasser des chiffons. Du camp, elle se souvient des bombardements tous les jours à 17 heures et des petites troupes de théâtre. Son père était metteur en scène de l’une d’elles. De retour au Cambodge, son alcoolisme lui fermera toutes les portes. Phare a permis à Ravy de reconstruire sa vie.

Et Georges, les filles, vous en pensez quoi ? Mardy ouvre encore plus grand ses yeux noirs : « He’s a god  ! »

Pas question de baisser la barre
 
Un dieu très remonté, les pieds bien sur terre, qui cet après-midi, avant de réattaquer la scène de l’ambassadeur, nous gratifie d’une tirade sur la lessive…« Silence, comment on dit ça en khmer Rotha ? Sgnagt sngiem ! Ecoutez bien tous. Est-ce que chacun de vous peut prendre une ou deux chemises de son costume pour les laver. Vous mettez de l’eau dans un seau avec de la lessive, vous prenez une brosse, vous frottez. Vous laissez tremper un quart d’heure puis vous rincez à l’eau fraiche. Vous mettez votre chemise sur un cintre au soleil et vous venez avec en répétition, frais comme un gardon. Cette nuit j’irai vérifier dans chaque maison que chacune et chacun a bien lavé sa chemise. Les femmes ne sont pas nées pour faire la lessive. Le cerveau masculin est formaté pour pouvoir laver du linge… »

 Depuis trois ans, le tandem Delphine-Georges avance sur tous les fronts. « Le premier travail a été de donner confiance. Les femmes étaient les plus inhibées, au bout du compte ce sont elles les moteurs… Les garçons savent, on leur répète assez, que le projet a pris vie grâce à elles : ce n’est pas confortable mais ça les fait bouger. Nous avons, Delphine et moi, les mêmes exigences que si nous étions en France, les mêmes que j’ai eues pendant trois ans avec une troupe au Mali. Il n’est pas question de baisser la barre. Nous ne sommes pas ici pour aider de pauvres petits Cambodgiens... » Restait l’essentiel : la compréhension du texte. Pour certains acteurs se posait un problème de maîtrise de la lecture avec d’énormes complexes . « Quand on leur demande s’ils savent lire, certains sont gênés, ils répondent « Tic tic ! » Un peu ! mais pas assez pour comprendre.  » Ariane Mnouchkine, quand elle est venue à Battambang, avait galvanisé un jeune qui se décourageait en ces termes : « Tu dois apprendre, c’est tout. Cela fait partie de ta route d’homme, de Cambodgien. L’analphabétisme est une arme d’oppression. » Quant à l’histoire qui est contée, la plupart des jeunes n’en savaient rien ou presque. A l’école, jusqu’en 2010, la période khmère rouge était passée à la trappe et, dans les familles, le plus souvent, on se tait : trop douloureux. « Nous avons passé des heures sur les phrases, à expliquer le contexte historique. Sinon il n’y avait pas de jeu possibleJe leur ai dit : oui c’est une pièce écrite par une française pour une troupe française – et moi aussi je suis un barang, un étranger. Vous pouvez être d’accord ou pas avec la vision de l’auteur mais les faits historiques sont tous exacts et il est important de comprendre votre Histoire.  »

Il fallait aussi compter avec les craintes . « On avait peur de jouer : normalement on n’a pas le droit de faire des spectacles qui parlent du roi » dit Kuoa, le jongleur, qui incarne, avec quelle ferveur, et Khieu Samphan et Zhou Enlai. « Mais finalement on a compris que c’était du théâtre, de l’art. » Ce que les jeunes acteurs ne m’ont pas dit, mais qui est réel, c’est la crainte des réactions du gouvernement actuel toujours sous la houlette vietnamienne (beaucoup de responsables ont été mis en place par le Vietnam en 1979). Or la pièce ne ménage pas le Vietnam, « l’avaleur de terres ».

Chamroeun et ses yeux de poète paumé

Sur le plateau cet après-midi, on cherche toujours le bon ambassadeur. Les prétendants sont sur scène. Improvisation collective. On y est presque mais pas encore ! La salle a tout du hammam. Dehors on entend les cris et les rires des écoliers. Coup de bambou général. Il faut mettre fin à l’acharnement sur l’ambassadeur : « On va les mettre en échec, ça fait mal au cœur ! ». Le goûter arrive. On ne sait pas ce qu’on mange, c’est moelleux et chaud, une douceur lactée au creux d’une feuille de banane. Du tapioca peut-être. Un dessert d’enfance. Et, suprême délice, on t’amène un long café et son lait concentré tapi au fond de la tasse. On est fatigué et heureux. Et on se dit, un peu niaise : c’est ça la vie de plateau !

A la sortie du théâtre, Jean-Christophe Sidoit m’attend sur sa moto. Jean-Christophe est un des responsables de l’association Phare. Nous partons chez Bunthoen, interprète de Lon Nol, le premier ministre qui laissera faire la destitution de Sihanouk. Petit chemin noués d’ornières, crépuscule express, odeur de frichtis.

 Jean-Christophe connait tous les jeunes de la troupe. Il ne peut s’empêcher de les évoquer un par un. Il y a Samnang, un ancien gamin à l’inventivité explosive. Recueilli une première fois par l’association et récupéré quelques temps après le nez dans la colle sur un marché, il intègrera l’école du cirque où il fait le clown… de façon exceptionnelle. « Deux ans et demi plus tard, il gagnait sa vie comme clown dans les hôpitaux pédiatriques, artiste remarqué, rayonnant de bonheur d’emmener à Phare sa maman, une toute petite dame qu’il volait dans sa jeunesse. » Samnang a failli être Sihanouk, mais le talent ne suffisait pas. « Il avait beaucoup de cartes pour être le roi, il a l’insolence de Sihanouk » dit Delphine. Georges confirme : « C’est un improvisateur hors pair, un super acteur. Il faut maintenant qu’il travaille l’intériorité, le lien entre la forme et le fond » Aujourd’hui Samnang, qui, finalement, interprète Suramarit, le sympathique spectre masqué, a compris que le talent ne suffisait pas : il bosse.

 Il y a Chamroeun et ses yeux de poète paumé, Jean-Christophe m’en parle longuement. Il est un peu beaucoup son fils adoptif. Une mère vietnamienne qui vivait dans la terreur d’un mari alcoolique démoli par la guerre, ses aller et retour au Vietnam. A dix ans Chamroeun faisait vivre sa famille. Passeur à la frontière thaïlandaise, il prit un coup de couteau au tendon d’Achille. Plus tard, comme il gardait les vaches dans un champ, une petite fille sauta à côté sur une mine. Un long parcours chaotique qui, à la façon d’un film indien, se termine bien. Le père, rejeté par tout le village, sauva un enfant de la noyade. Jean-Christophe l’hébergera, il construira une maison pour Chamroeun tout près de Phare – pendant les répétitions, à la pause, parfois on voit passer les vaches de Chamroeun et l’équipe rigole « Alors on les emmène avec nous à Paris tes vaches ? »

Il y a Sary, beau comme un dieu d’Angkor : il joue Hou Youn, le Khmer rouge pas assez radical qui sera liquidé par la puissante Angkar. Il y a Houen qui fait passer sur son visage toute l’ambiguïté de Sirik Matak, le cousin rêvant de remplacer Sihanouk. » Il y a la douce Nitra, princesse Monique, épouse du roi, qui attend depuis presque un an qu’on retravaille sa scène. Il y a Boren, beau gosse débrouillard, intelligent, qui parle français, qui monte des spectacles, qui a rejoint tardivement le projet mais avec une telle énergie qu’il a été promu assistant ; à la fin de la générale, il me confie : « Je suis si heureux ! ça y est, j’y suis ». Boren qui veut savoir « pourquoi les Khmers ont tué les Khmers, pourquoi les Vietnamiens sont depuis mille ans au Cambodge et pourquoi mon pays ne se développe pas. » On voudrait parler de chacune, de chacun. Des quatre formidables musiciens, qui portent le spectacle, lui donnent son tempo, son âme. Donner la parole à Tom, si charmant, si brillant - qui reproduit à l’oreille au clavier La Lettre à Elise ou La marche turque, et qui, en prime, incarne un très crédible Kossyguine (la toque de fourrure lui va comme un gant). Mais la moto se gare sous les arbres, nous voici chez Bunthoen.

Besoin de savoir et de comprendre

Quand Bunthoen a échoué à l’association, il avait une dizaine d’années. C’est un petit gars tout en nerfs, battu comme plâtre par son père qui l’a vendu pour travailler dans une exploitation forestière. Sa grand-mère l’a récupéré, ce qui n’a rien arrangé : il a été battu plus encore. Bunthoen a planté des tubercules, ramassé des cannettes, récupéré les billets de 100 riels attachés aux bougies pendant la Fête des morts. Jusqu’au jour où il tombe sur un cousin maquillé en clown, de retour du cirque de Phare. Il regarde l’entrainement, demande à essayer, se donne huit à dix heures par jour. Sa famille n’est pas d’accord mais il passe outre. Avec son copain Chamroeun, ils dorment dans l’école de cirque, pêchent des poissons, attrapent des insectes la nuit. Phare est leur famille. Il devient un des artistes de cirque les plus complets de la troupe.

Bunthoen nous fait asseoir sur une natte devant sa maison : une unique lumière y brille, celle de la télé. La nuit s’est comme d’habitude installée sans crier gare et avec elle une nuée de moustiques. Je ne dois pas m’inquiéter, il n’y a pas de palu ici… mais il y a la dengue me rassure Jean-Christophe. N’y pensons pas, écoutons les deux grand-mères qui, cheveux en brosse et krama bleu, nous rejoignent. Quand les Khmers rouges ont pris le pouvoir en 1975, l’une était à Phnom Penh, l’autre à Battambang. Elles ont vu le spectacle. Est-ce qu’il est fidèle à ce qu’elles ont connu ? Oui, dit l’une d’elles : la pièce est juste et claire. « C’était très juste et très clair  » insiste-t-elle (on reformule beaucoup dans la langue khmère). Elle dit aussi que Bunthoen joue très bien Lon Nol, qu’il lui ressemble  ! « J’ai bien regardé les photos d’archives, approuve le jeune homme, son geste pour remettre ses lunettes et surtout ses expressions. » Ont-elles raconté cette époque à leurs enfants ? Celle qui ne parle presque pas dit que non. L’autre que oui ; ainsi de la faim  : « Il y avait une marmite de bobo, de soupe de riz pour 300 personnes. »

Bunthoen dit qu’il a besoin de savoir et de comprendre (c’est le même mot en khmer) ce qui s’est passé. Il veut pouvoir un jour répondre aux questions de son fils, à celles des étrangers  : « Si nous on ne sait pas notre histoire, on est comme des Cambodgiens avec une tête de chien, une tête vide ». Je le regarde assis en tailleur à côté de moi, dur comme un roc, sa musculature de circassien, sa carapace de volonté. Comment s’appelle ton bébé Bunthoen ? « Il ne porte pas un joli nom. Il est malade, de mauvais esprits l’aiment, il faut les décourager… »

Savoir et comprendre… Les années Pol Pot, en tout cas le noyau, le « mal-mystère » commun à toutes les dictatures sanglantes, résistent à l’analyse. Georges s’interroge à un moment d’émotion : « Ils sont si gentils ces Khmers, je ne comprends pas comment ils ont pu s’entretuer ainsi ? ». A défaut on peut s’efforcer de mettre à plat ce qui s’est passé avant. C’est le propos de la pièce.

Aujourd’hui, la troupe répète une deuxième scène avec les Américains. Georges Bigot est à nouveau sur les planches pour donner sa vision d’Abrams, le général en chef des forces américaines au Sud-Vietnam. A ses côtés, ma motarde, Hieng, joue Henry Kissinger, l’éminence grise des Etats-Unis. L’acteur chausse ses lunettes et montre à la troupe, pressée autour de lui comme une couvée de poussins, une photo où Nixon désigne de son index, sur une carte, l’endroit à bombarder : le Cambodge : « Voilà la preuve que vos oncles vos tantes ont pris des bombes sur la tête sur ordre de Nixon ! » Il continue : « Abrams est un chef de guerre, il veut qu’on lui donne les moyens. Allez me chercher une chemise marron et une casquette, tant pis si j’ai l’air d’un pithécanthrope ! »  

La voix tonne, la baguette frappe une carte. Magie du théâtre au coeur du pays khmer, à Battambang, brutalement vidée de sa population le 24 avril 1975. Nous forgerons, avait décrété l’Angkar, un peuple nouveau. Affamés, aux travaux forcés, terrorisés, les citadins, contraints d’ « échanger le stylo contre la houe » réapprendraient qu’ils étaient « nés du grain de riz ». Pan pan pan ! conclut l’acteur-metteur en scène sur un mode soudain burlesque. Grosse rigolade et gros applaudissements.

Une mandarine dans le creux de la main

La colère n’était pas tout à fait feinte. Georges Bigot n’est pas un tiède. Ce pays, ce roi, ce peuple l’habitent. « Il y a un effet bizarre quand je suis avec des Cambodgiens, comme s’ils étaient de ma famille ». J’ai découvert il y a peu de temps que Josette, la boulangère de Belleville que j’aime beaucoup, est cambodgienne. Maintenant quand je pousse la porte et que je lui dis « Chum reap sour » ( bonjour), elle qui fait souvent la gueule, elle a un grand sourire . Pareil avec le Cambodgien du tabac du coin qui vend des cigarettes des cigarettes des cigarettes et des jeux à gratter… Je m’aperçois que j’ai des liens beaucoup plus naturels qu’avec mon voisin de palier. Peut-être parce que, en travaillant cette pièce avec eux, j’ai saisi leur humanité. C’est difficile à expliquer. Ma grand -mère était un peu comme ça … j’ai l’impression d’être avec elle quand je suis au Cambodge.  »

 La responsabilité internationale, et en particulier celle de l’Amérique qui permit la descente aux enfers, responsabilité jamais officiellement dénoncée, le scandalise : « Je ne suis pas un spécialiste mais je pense – c’est mon avis de Georges – qu’il faudrait asseoir sur le banc du tribunal khmer rouge, à côté de Khieu Samphan et de ses comparses, Kissinger et Nixon, et peut-être d’autres responsables occidentaux, en tout cas Kissinger oui ! ce monsieur qui a le prix Nobel de la paix…  » 

 Il sait les erreurs- on dirait bien les errements - de Sihanouk mais ne peut s’empêcher de l’absoudre : « Quel responsable politique peut se vanter d’avoir donné l’indépendance à son pays sans verser une goutte de sang ?  » Les traits de caractère du prince, sa gourmandise jusqu’à la voracité, son humour jusqu’à la dérision, sont-ils partagés par son double de théâtre ? « Je ne sais pas, je suis un acteur, je me laisse traverser. » Traversé par son personnage ? Euphémisme. Son plus beau souvenir à la Cartoucherie en 1985 : « Un jour une dame cambodgienne, pauvre, qui vivait à Marseille, a tellement aimé le spectacle qu’elle a trouvé moyen de revenir avec ses petits enfants. Pendant la représentation, elle nous parlait en khmer à nous les acteurs. Je me démaquillais quand elle m’a fait signe, elle m’a salué et m’a appelé Samdech euv, Monseigneur papa… J’ai protesté : « Mais non je ne suis pas le roi-père, je suis un acteur. » Elle insistait : «  Si ! maintenant vous êtes Samedech euv . » Elle a fouillé dans son cabas et m’a offert son cadeau dans le creux de sa main : une mandarine. Je l’ai mangée, un fruit d’Asie, comme une communion… C’était une Khieu Samnol, une femme du peuple, une reine. »

Nostalgie. Le metteur en scène convoque souvent ses « potes du Soleil » sur le plateau au rideau safran, la même couleur qu’en 1985 : « Le costume de Simon, 1m90, qui jouait le général Abrams, on l’a amené : il ne va à personne ! Je revois la troupe qu’on était, j’ai envie de partager avec eux ce que je vis. A l’époque on pensait énormément au Cambodge, aux Cambodgiens, à venir un jour monter la pièce. Cette histoire-là s’est interrompue mais elle est restée vivante en moi et aujourd’hui elle renaît. Je vais au bout de mon rêve, je renoue une fois encore avec l’aventure fondamentale qui est celle du Soleil, avec ses valeurs que je trimballe toujours , le théâtre-service public, l’engagement de l’acteur … Delphine et moi, même s’il y a parfois des agacements mutuels, on a ça en commun, notre vie d’acteur au Soleil . Ici on est des accoucheurs et je crois qu’on n’est pas prêts d’oublier ce qu’on vit là ensemble. Quand on a fait le filage en 2010 devant les villageois, nous avons vu Mardy prendre son envol et devenir Sihanouk. Nous avons aussi vu dans la salle de vieux Cambodgiens totalement fascinés. Qu’ont-ils revécu, quel pays de la douceur de vivre évoquée au début de la pièce a été ressuscité ? Le texte parle aussi du Cambodge de maintenant. Je pense à Kroeng qui m’a confié un jour avoir la rage. Je lui ai dit : ta rage, mets- la au service des personnages, pense au paysan qui, comme aujourd’hui, se fait virer de sa terre par une société americano-khmère et qui vient en parler au roi, pense à sa rage ! Kroeng m’a écouté, il a saisi et il est magnifique. Il ne parle pas très fort, il est encore inhibé mais il est dans du vrai. J’essaie de travailler avec eux dans le vrai. Le théâtre est un mensonge qui dit des vérités. »  

Nous sommes arrivées, Kissinger, le haut responsable khmer rouge et moi, devant la maison des parents de Hieng. La mobylette est plantée sur sa béquille, les parents nous accueillent au seuil de la paillotte. Je parle des Khmers rouges au père. Il ne comprend pas et dit dans un grand sourire : « No I am not a khmer rouge ! »

Au bord de la rivière Sangker

Hieng fait visiter la cuisine - du riz et du poisson cuisent sur un brasero - la chambre - avec une paillasse et une télé que ses deux frères regardent -, la salle de bains - un seau et une corde à linge. Elle rit sans doute pour cacher sa gêne et dit dans son français hésitant : «  la salle de bains est encore pire que le reste  ». Hieng est une adorable jeune femme, elle a perdu son compagnon, il est mort d’un AVC, un as du cirque avec qui elle faisait de formidables numéros de trapéziste, elle a gardé sa vitalité, sa générosité, elle est courageuse, intelligente. Ce soir-là elle remet sa paye à ses parents (elle enseigne le cirque aux enfants de Phare) et de l’argent de poche à ses frères.

Nous sommes reparties toutes les trois sur la mob. Juste avant d’entrer dans Battambang, il y avait un restaurant populaire, en plein air, au bord de la rivière Sangker. Nous avons mangé, elles un sandwiche crudités (j’apprends que le pain se dit « nuong pain » en khmer ), du chou chinois et des oeufs couvés ; moi une succulente soupe de lait. Srey a raconté en anglais une légende d’étoile filante qui, c’est ce que j’ai compris, rend enceinte sauf si on la montrer du doigt.

Srey Leap, madame Khieu Samnol dans la pièce, a 25 ans, elle est la sixième de onze enfants, sa mère lui a dit que sous Pol Pot, elle avait déjà deux enfants, « il n’y avait pas de liberté et on était très pauvres », elle sait aussi que son père (mort il y a quatre ans), frappé au crâne par les Khmers rouges, avait réussi à s’enfuir. Quand elle a entendu ça, insiste-t-elle, elle était très en colère. Elle est arrivée à Phare à seize ans, elle a fait un peu de cirque (« j’avais peur des accidents » ) et du théâtre d’impro : des interventions dans les usines, les hôpitaux, sur le sida, les droits des femmes. » Elle entonne gaiement un chant militant “Women can say no ! If they want to do…” et m’explique : « Si elles ne veulent pas de bébé, c’est possible avec le préservatif ».

Plus tard tu voudrais faire quoi madame Khieu Samnol ? « Journaliste. »

Phnom Penh. J’ai quitté Battambang en car. A travers les vitres zébrées de pluie, je me suis laissée hypnotisée par les lumières des rizières. Dans la capitale, le soleil brillait. Après l’interview de Ang Choulean, traducteur de la pièce, je suis restée un long moment dans le jardin du délicieux Musée national. Je regardais les volutes vert et rouille des toits découper le bleu parfait du ciel. J’avais oublié de demander au traducteur de la pièce mais aussi à l’ethnologue réputé s’il connaissait la légende des étoiles filantes. J’avais commencé par lui rapporter un de ses propos où, émerveillé par le texte d’Hélène Cixous, il s’ interrogeait : Comment avait-elle compris tout ça ?
 « Il faut que je sois honnête. Moi qui aimais mon pays et moi qui aimais le prince Sihanouk, je n’ai pas vu la pièce d’Hélène Cixous quand elle a été jouée à Paris en 1985, alors que j’aurais pu. Comme je n’ai jamais visité la fameuse prison de Tuol Sleng, alors que j’ai un frère qui est mort là. Pourquoi ? Je ne sais pas. Quand mon père a été massacré en 1975, il était plus jeune que moi de deux ans, il avait 60 ans. J’ai quitté le Cambodge en 1974, je n’ai pas vécu la période khmère rouge et j’ai interviewé tout de suite les premiers réfugiés qui venaient d’arriver en France. Et puis à un moment, pour des raisons qui, même aujourd’hui, m’échappent, j’ai jeté toutes les cassettes. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas vraiment suivi le procès des khmers rouges. Je ne m’y intéresse pas beaucoup, je n’ai par exemple jamais cherché à voir le visage de Duch . Ceci dit, il ne faut pas se méprendre, j’ai vécu vingt ans en France, nourri des discours prônant la lutte contre l’oubli concernant la deuxième guerre mondiale. Comme bouddhiste, et je le suis profondément, je crois que le propre de l’homme est de combattre l’ignorance. Mais quand je suis revenu au Cambodge, d’abord timidement en 1989, puis définitivement avec ma femme et mes deux filles en 1993, ce qui m’animait, c’était de participer à la reconstruction du pays. Et le passé, ce n’était pas, ce n’est toujours pas, mon souci premier. Et en ce sens, je pense être assez représentatif de la majorité des Cambodgiens.

J’ai donc découvert le texte quand Ashley m’a demandé de le traduire voilà environ un an. Et je suis tombé sous le charme : effectivement je me suis demandé et je me demande toujours comment Hélène Cixous a pu pénétrer ainsi la mentalité profonde khmère ? J’ai vite été pris par ce travail nouveau pour moi : je fais des traductions dans mon domaine de recherche mais là il s’agissait du cœur des gens, de la colère, de la peur. Sous le charme oui même si je ne suis pas toujours d’accord avec ses jugements : par exemple je serais moins dur avec Khieu Samphan. »

Vive Monseigneur papa 

Et sa mère Khieu Samnol ? « C’est une dame ordinaire, une vraie Cambodgienne. Quand, si fière que son fils ait été invité au Palais, elle lui demande ce qu’il a mangé et qu’il répond : du poulet, et qu’elle s’énerve : « Ne me dis pas qu’on t’a fait du POULET au PALAIS ! », c’est irrésistible » ! Le rire d’Ang Choulean est pareillement irrésistible … Nous évoquons aussi la scène de l’avion, entre Moscou et Pékin, où le prince, seul avec la princesse, essaie d’oublier le sort contraire (il vient d’être destitué) et rêve à ce qu’il aurait pu devenir, saxophoniste par exemple : Sihanouk a demandé à Cixous comment elle avait su ça : ce qui s’était passé dans l’avion !

A Sihanouk, le spécialiste de la civilisation khmère voue une admiration qui persiste encore aujourd’hui. Pourquoi ? « La source de sa séduction, c’est sans doute qu’ il embrasse les deux cultures. Par exemple, il a composé des chansons aux mélodies assez simples qui nécessitent un bon arrangement mais qui peuvent plaire aux oreilles cambodgiennes et occidentales. Evidemment quand j’étais jeune je ne faisais pas cette analyse, je l’aimais c’est tout. Le Cambodge accueillait souvent des chefs d’Etat, l’empereur d’Ethiopie, le président Sukarno, Tito, et on nous mobilisait, lycéens et étudiants, pour former une haie d’honneur sur le boulevard Norodom. Il y avait des Harley Davidson et, dans la voiture décapotable, l’invité et son hôte. Et à chaque fois je trouvais Sihanouk très beau et les autres, par comparaison, presque laids … Re-fou-rire de Ang Choulean. « J’avais 17 ans quand De Gaulle est venu, en 1966. Avant de monter à la tribune, il a fait le tour du stade olympique où se déroulait la cérémonie. Les supporters étaient là, on nous avait dit de crier « Vive De Gaulle ! » et moi j’ai ajouté : Vive samedch euv, vive monseigneur papa ! » Cixous a compris à quel point il s’identifie au Cambodge et le Cambodge à lui. »

« Mon Cambodge » s’exclame plusieurs fois Sihanouk dans la pièce. Ainsi dans cette réplique où, depuis Moscou, tristement alangui dans les bras de sa femme, il psalmodie « Mon Cambodge mon pauvre jardin merveilleux, encerclé, ma maison si fragile, ma petite Asie… » Cela parait-il juste à Ang Choulean ? « Oui très ! Et ce n’est pas anodin. Le Cambodge était un tout petit pays mais il avait une place essentielle dans le mouvement des non alignés qui refusait d’entrer dans le jeu des grands bloc politiques. C’est cette alchimie entre le destin d’un homme et celui d’une nation que fait revivre « L’histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk roi du Cambodge ». Elle le fait avec le lyrisme voire le sentimentalisme qui caractérise le peuple khmer.

Un peuple adorablement sentimental comme la variété khmère, comme les dizaines de chansons que le roi composa. Sa Chanson de Phnom Penh, que les metteurs en scène ont choisi pour ouvrir et clore le spectacle, enlevée par cette troupe juvénile, vibrante, forte et fragile, fera, sans doute aucun, se lever les spectateurs du Théâtre du Soleil. Dans le lieu mythique de La Cartoucherie de Vincennes, les 29 comédiens de la troupe vivront alors un rêve. Tissé depuis plus de vingt-cinq ans par des fous du Cambodge et des fondus de théâtre, il prendra tout son sens quand la pièce pourra être jouée au Cambodge - ce qui n’est pas encore le cas. Dans mon avion qui s’élève au-dessus de Phnom Penh, où les vieux acteurs khmers rouges interprètent leur dernier rôle sur la scène du procès, où le ciel de mousson offre ses débauches de formes et de couleurs, où paresse le fleuve fauve aux miroitements de mica, me trotte dans la tête, tandis que s’éloigne le « pays de l’eau et de la terre », la toute dernière réplique de la pièce dans la bouche de la marchande de légumes, madame Khieu Samnol : « être khmer c’est très difficile, c’est même ce qu’il y a de plus difficile ces temps-ci, mais quand même, moi, c’est ce que je préfère. »


Dane Cuypers, « Le Cambodge sur un plateau »


Une adaptation de ce texte est paru dans la Revue XXI, n°17, hiver 2012, pp. 120-131.