J’ai eu l’immense honneur, en 1985, d’interpréter au Théâtre du Soleil le rôle de Sa Majesté Norodom Sihanouk, roi du Cambodge dans la pièce L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge d’Hélène Cixous, mise en scène par Ariane Mnouchkine.

La puissance métaphorique et poétique de l’œuvre d’Hélène Cixous et le génie visionnaire d’Ariane Mnouchkine avaient insufflé, aux jeunes acteurs que nous étions, la force et l’humilité respectueuse d’incarner cette période de l’Histoire Cambodgienne. Dans la continuité de la notion d’un théâtre de service public, qui leur est si chère et que nous partagions fermement avec elles, nous étions devenus ce Cambodge de théâtre, éclairant un public qui souvent prenait conscience des tragédie qui ont dévasté ce pays.

En ce temps-là, nous étions nombreux à partager avec Ariane et Hélène le désir de jouer cette pièce au Cambodge. L’histoire ne l’a pas permis de cette manière-là. J’ai toujours eu la conviction, au plus profond de moi-même, qu’un jour ce rêve se réaliserait, quoi qu’il arrive. J’étais lié pour toujours à cette histoire, grâce à ce fil si ténu, celui du cœur et de l’art, si fort et si fragile...

Le désir d’aller au Cambodge, d’y rencontrer son peuple ne me quittait pas. Il y eût quelques opportunités, mais le grand respect que j’éprouve pour ce pays, que l’imaginaire et la force du théâtre m’avaient fait côtoyer si intimement pendant quelques années, me rendait insupportable l’idée d’y aller en vacances ou en touriste. Je ne concevais ma venue que dans la continuité de la rencontre, de l’action, bref, dans la vérité de l’échange. Patiemment, j’attendais qu’une occasion réelle se présente.

Cette occasion s’est présentée en décembre 2007, quand Ariane m’a proposé de rejoindre le projet de la réalisation de la pièce au Cambodge avec des artistes cambodgiens. Le « destin » frappait à ma porte ! J’ai tout de suite répondu présent à cet appel et nous avons poursuivi le travail.

Depuis, le projet a connu de nombreuses étapes sous forme d’ateliers de formation, jusqu’en automne 2009 où Ariane a officiellement confié la mission de mettre en scène la pièce à Delphine Cottu et à moi-même, avec les jeunes artistes de l’École des Arts Phare Ponleu Selpak.

Les véritables répétitions ont commencé en juillet et août 2010 à Battambang. Il y eût de nouveaux cycles de répétitions en février et juin 2011. Le hasard a fait que le 25 juin 2011, veille de l’ouverture des procès des Khmers Rouges à Phnom Penh, la troupe a présenté, à Battambang, la première époque de L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge d’Hélène Cixous.

Un nouveau « roi Sihanouk de théâtre » est né au Cambodge. Quelle émotion pour Delphine et moi de voir une partie de cette pièce, créée en France en 1985, se jouer au Cambodge par des Cambodgiens ! Quel honneur et quelle joie j’ai ressenti, d’avoir transmis le flambeau du « rôle » à Maradi ! C’est une jeune actrice, qui a grandi comme tous les autres membres de notre troupe cambodgienne, dans une banlieue pauvre de la ville de Battambang. Ces acteurs sont tous issus de milieux très défavorisés. Quelle émotion nous pouvions lire dans leurs yeux à la fin de cette présentation quand ils entonnèrent avec ferveur l’hymne national du Cambodge, devant ce public d’amis, de familles et de villageois des alentours, qui se tenait respectueusement debout pour recevoir leur désir de communion. La reconnaissance de ce public, étonné par la grande qualité artistique de leur jeu et l’engagement collectif qu’ils ont démontrés au service de cette pièce, leur a donné, pour la première fois, une confiance en eux-mêmes et en leur avenir, en tant que femmes et hommes de théâtre au Cambodge.

Quand nous évoquons, avec Delphine, les dix futures représentations au Théâtre du Soleil, secrètement nous sourions, d’une joie espiègle, tels des enfants. Nous les imaginons sur ce fabuleux plateau qui a donné naissance à cette oeuvre il y a vingt-six ans et partageons ce bonheur, semblable à celui de « sages femmes ». Nous savourons ensemble l’humanité qu’ils nous offrent, ce « Phare » qui nous a guidé tout au long de cette mission jusqu’au coeur de l’humain. Plus que jamais cette lumière nous a réuni dans notre conviction qu’elle est l’essence de la pratique du théâtre.

Comme fruit de l’amitié et de la reconnaissance mutuelle de nos deux grandes cultures et des liens véritables qui unissent nos deux nations, ce projet correspondra peut-être au désir, si souvent rencontré, du peuple cambodgien d’approcher au mieux des tenants de son histoire contemporaine, je le souhaite sincèrement.

« Par l’Art, pour l’Humanité », cette aventure artistique et humaine plutôt rare, est ainsi une preuve de persévérance et de résistance au service de l’Histoire et de l’Art du théâtre dans le monde, mais aussi, un acte pour la reconstruction du pays, dans l’espoir que le Cambodge retrouve son fabuleux sourire ancestral.

Georges Bigot



En janvier 2008, revenant d’une tournée à Taïwan où, avec le Théâtre du Soleil, nous avions joué Les Éphémères, je me suis rendue pour la première fois au Cambodge pour accompagner Ariane Mnouchkine qui dirigeait à Battambang un atelier avec les jeunes élèves majoritairement circassiens de l’École des Arts Phare Ponleu Selpak et les acteurs de la troupe Kok Thlok. Il s’agissait de remonter la pièce d’Hélène Cixous, L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, créée par le Théâtre du Soleil en 1985.

Du Cambodge, à cette époque, je ne savais que peu de choses, si ce n’est bien évidemment son « histoire terrible ». Le projet m’attire car, je le sens, il est travail sur la mémoire, source d’enseignement et promesse de découverte.

Lors de ces deux semaines d’atelier, en présence de cinq autres de mes compagnons du Théâtre du Soleil (dont Maurice Durozier qui avait joué Pen Nouth à l’époque), et sous l’œil de la caméra de Catherine Vilpoux, une forte émotion s’empare de moi lorsqu’Ariane remet en scène l’entrée de Sihanouk avec les acteurs cambodgiens. En quelques minutes, dans la belle salle de l’École des Arts, se réaniment devant mes yeux les protagonistes devenus légendaires de cette épopée, et j’entrevois, par l’imagination, le visage des acteurs qui les avaient incarnés vingt-trois ans plus tôt sur le plateau du Théâtre du Soleil.

Ma relation avec le Cambodge fut dès lors instinctive, j’avais envie et besoin d’y retourner.

Une correspondance secrète s’était établie entre les questions qui m’habitaient dans mon propre travail de comédienne durant Les Éphémères et ce projet qui cherchait, humblement, par la métaphore du théâtre et la force de l’écriture d’Hélène Cixous, à rendre au peuple cambodgien, au moins à une partie représentative, la mémoire de son histoire, de ses richesses, de sa culture, de son identité.

En juin 2009 Ariane me demande de retourner à Battambang pour poursuivre ces ateliers de recherches avec Georges Bigot. Je découvre alors la générosité, l’exigence et le magnifique engagement de l’acteur qui avait incarné Sihanouk en 1985. Notre rencontre est forte et j’ignore à ce moment-là qu’elle sera le début d’une longue et belle collaboration. En octobre, Ariane décide de nous missionner tous les deux pour mener à bien cette aventure.

Je pars alors sur les traces de cette histoire avec le Cambodge qui avait commencé pour le Théâtre du Soleil il y a 26 ans et qui croisait aujourd’hui mon profond désir de mise en scène. Dans les salles de lecture de la BnF, je découvre des cartons entiers de notes de répétitions, de photos du spectacle, soigneusement collées sur de petites plaques en bois et enveloppées dans du papier de soie. Je lis et relis la pièce d’Hélène Cixous, et découvre les ouvrages de William Shawcross, de François Bizot, d’André Malraux, de Dane Cuypers, les films de Rithy Pahn et de Roland Joffé. Je me compose une mémoire du Cambodge, et tisse les liens affectifs et poétiques qui m’unissent désormais au royaume khmer.

La réalité du terrain viendra par la suite tout ébranler, quand, me retrouvant face au temps redoutable de la répétition, aucune certitude n’avait plus lieu d’exister, aucune attente plus lieu d’être satisfaite. Avec un tel projet, et dans un contexte politique toujours aussi tendu, le présent fait loi, et c’est sur une route fertile mais inexplorée, qu’aux côtés de Georges, mon précieux aîné, et de ces jeunes artistes si souvent enseignants, je me trouve aujourd’hui engagée.

Delphine Cottu