Extrait d’une lettre à un ami

par Ariane Mnouchkine

Cher...

Nous allons bientôt commencer. Dans un mois le public sera là. Je pourrai voir leurs visages. Nous avons incrusté des petites lumières dans les lices de la salle. Je peux voir tous leurs visages. Tous nos visages. Ils sont bien rangés. Comme pour une chorale dans un collège anglais, ou un cours à la Faculté de médecine. Une classe d’autopsie, ou un petit Parlement des Origines. De nos origines. Nichés dans notre nouvel O de bois, ils scrutent notre petite piste oblongue. Ils attendent. Je les vois. Je les crains, je les aime. Les acteurs, eux, sont encore cachés.

Je me suis beaucoup inspiré de l’architecture du décor de ton dernier spectacle. Celui que tu as joué chez nous. En plus grand. Notre famille a sensiblement plus de bouches à nourrir que la tienne.

Le spectacle s’appelle Les Éphémères. Dans le désordre. Nous levons l’ancre. (…)

Le monde explose autour de nous… et nous, nous tentons de faire un spectacle sur… sur quoi au fait ? Si je te disais que les comédiens et moi-même nous sommes retrouvés travaillant sur… presque rien. Ce presque rien que nous appelons malheur, bonheur, souvent regrets, parfois heureusement révélations. Nos petites apocalypses. Nos sillages à peine tracés que déjà disparus. Nos traces, aussi invisibles que celle d’un serpent sur le sable.

Je ne sais pas pourquoi j’ai eu envie de t’écrire cette lettre. J’ai eu soixante-sept ans cette année. Je suis la plus âgée. La benjamine a vingt ans. Entre elle et moi, il y a maintenant tous les âges. (…)

Le monde explose autour de nous… les glaciers fondent, les océans montent, les îles de nos rêves bientôt seront englouties, et nous sommes toujours des "analphabètes du sentiment ".

Il s’agit de nous, de toi et de vous. Nous avons enquêté, mais ce sont des gens comme nous que nous sommes allé voir. Ceux qui nous révèlent notre courage, notre bonté, notre fraternité, je les appellerai les Sauveurs, et ceux qui nous révèlent notre honte, notre lâcheté, notre indifférence obstinée, je les appellerai les Sabordeurs. Nous sommes sauveurs et sabordeurs de notre vie, nous sommes naufrageurs et sauveteurs. Naufrageurs parce que nous mangeons le bien de nos enfants, sauveteurs parce que nous voulons quand même qu’ils lisent des livres. Voilà la différence. J’essaie très aveuglement de nous éclairer…


Extraits d’une lettre à un ami – 18 octobre 2006


  • Traduction automatique :