Rituel / Sangatte / Tibet

par Françoise Lauwaert

Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !

Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.

Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.

RITUEL

FRANÇOISE LAUWAERT : Si tu fais le Séder avec les questions : « en quoi cette journée est-elle différente des autres jours ? » etc., tu entres dans un rituel.

ARIANE MNOUCHKINE : C’est de la poésie, ça fait partie de l’identité. Il y a des minorités qui sont suspendues à cela. Si les juifs* ne fêtent plus pessah même s’ils ne croient plus en Dieu, alors ils ne sont plus juifs* du tout, du tout, du tout. Moi, j’aime bien qu’il y ait de temps en temps du pudding à Noël parce que sinon je ne suis plus anglaise. A Bali, quand les femmes ne passeront plus deux heures et demie par jour à faire des offrandes, ce sera quoi, Bali, esthétiquement parlant ? Pourquoi je regrette la déritualisation de la vie quotidienne, c’est aussi parce que ça enlève toute esthétique de la vie et surtout tout positif, parce qu’après tout, toutes ces choses-là sont positives.

FRANÇOISE LAUWAERT : C’est très étrange cette histoire, parce qu’il y a des tentatives de pallier cette déritualisation ....

ARIANE MNOUCHKINE : Oui, et ça ne marche pas.

FRANÇOISE LAUWAERT : Ça ne marche pas du tout. Je pense qu’une fois qu’on est sorti de ce monde enchanté, on n’y rentre pas de sa propre volonté. On en est sorti. Ce ne sont pas des choses qui peuvent se recréer volontairement

ARIANE MNOUCHKINE : Non, mais je pense que le théâtre en fait partie. Pas seulement par le théâtre, mais par l’acte. Je ne pense pas que laïcité veuille forcément dire absence d’un certain type de rite et de sacré et d’enchantement. Ça ne veut pas dire sècheresse, hargne. Au fond, laïcité, ça veut dire liberté et respect de l’autre. Ça ne veut pas du tout dire qu’on n’a pas le droit d’utiliser les mythes dans notre environnement quotidien, parce qu’après tout, on peut aussi traiter les grands personnages des religions comme de grands héros poétiques. Il y a quelque chose dans la hargne anti-religieuse qui est aussi de l’ignorantisme. Moi je ne veux pas de l’ignorantisme. J’aimerais que l’on sache tout de toutes les religions, toutes les ressources, qu’on sache tout et en même temps qu’en rien cela ne leur donne l’ombre d’un pouvoir dans ma vie quotidienne, sauf celui que je veux bien moi leur accorder.

FRANÇOISE LAUWAERT  : En voyant vivre les membres de la troupe, il y a une dimension spirituelle. D’ailleurs, avant chaque spectacle, ils font un petit rituel entre eux.

ARIANE MNOUCHKINE : Cette petite réunion, elle est nécessaire pour qu’on se rappelle que « ceci n’est pas un jour comme un autre jour ». Au théâtre, c’est chaque jour qui n’est pas un jour comme un autre. Parce que les gens qui sont là sont venus célébrer quelque chose, et c’est chaque jour différent. Très souvent, on se rappelle qu’il y a des gens qui viennent pour la première fois au théâtre, et d’autres qui y viennent pour la dernière fois. Quand tu penses cela, tu sais bien que tu vas faire un acte qui n’est pas banal. Ce n’est pas banal de se charger de l’émotion, de la réflexion, du silence, de la vulnérabilité des gens pendant trois heures, cinq heures. Mais il suffit là-dedans d’une réflexion vulgaire pour casser tout ce rituel. Les comédiens, qui deviennent les personnages, me disent bonjour en anglais... il suffit de quelqu’un qui vienne dire « qu’est-ce que c’est que ce cirque ? », il suffit d’un hargneux qui ne veut pas rentrer dans ce monde un peu magique, poétique, pour qu’on retombe sur le plancher des vaches très vite. Le problème, c’est que la scène, ce n’est pas le plancher des vaches.

SANGATTE

Ariane ( 24-10-02) : Le camp, c’est une prison dans les champs.

MAURICE DUROZIER : Sangatte, c’était un grand hangar où il y avait une vie incroyable.

CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine)  : Il y a eu notre rencontre avec Jean-Pierre Allot, du GISTI (Groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés). C’est une association extrêmement active. Elle est formée de juristes qui ont réussi à faire passer dans le droit français des jurisprudences très importantes sur le droit d’asile et sur les droits fondamentaux des migrants. Jean-Pierre Allot allait à Sangatte régulièrement, puisque c’est un de leurs terrains de travail, d’investigation, de revendication. Et il avait dit à Ariane : « là-bas, il y a un garçon, un Kurde, qui s’appelle Sarkaw Gorany. C’est un acteur qui a beaucoup entendu parler de toi, et il voudrait te rencontrer. Il est venu en France parce qu’il voulait faire du théâtre et parce qu’il aime la France. C’est un fou de littérature, un fou de Rimbaud. Lui, il ne veut pas aller en Angleterre, il a déjà ses papiers en France puisqu’il parle très bien français ». Il traduisait à cette époque-là à Sangatte pour les médiateurs, pour la gendarmerie quelques fois, pour les gens qui pouvaient rencontrer les réfugiés. Et Ariane a dit à Jean-Pierre : « Ça tombe bien, parce que je voulais aller à Sangatte. » Et elle est allée à Sangatte rencontrer Sarkaw et les premiers tours qu’elle a faits à Sangatte, c’était avec lui. Elle y est allée après plusieurs fois, une fois par mois. Elle est partie avec Shasha ensuite.

Pendant un moment, on a pu entrer à Sangatte comme visiteur. C’est en cela que les gens qui appelaient Sangatte un camp exagéraient un tout petit peu. C’était un centre d’hébergement d’urgence* ouvert. Ça n’a rien à voir avec un camp de détention tel qu’il peut y en avoir en Australie* ou en Angleterre. Il y en a aussi en France, mais là c’était différent. C’est ça aussi qui a extrêmement touché Ariane : Sangatte, c’était le dernier caravansérail, c’était la dernière halte, un endroit où les humanités pouvaient se rencontrer. Bien sûr, il y avait des voyous, mais aussi des poètes, des femmes, des marchands... C’était un îlot où les gens soufflaient avant de repartir dans leur voyage périlleux. C’est devenu moins ça après, de moins en moins, parce que les conditions d’accueil étaient trop minimes, le turn-over était délirant, il y avait plus de huit cents personnes qui passaient par semaine. C’est devenu un enfer. Mais au début, c’était autre chose.

Les comédiens y allaient une journée, comme ça. Certains y sont allés la nuit. À la fin, quand la situation est devenue plus compliquée, le directeur, qui avait compris qu’Ariane n’avait pas du tout une ambition de journaliste, nous a très gentiment laissé la porte ouverte. On a pu discrètement se glisser dans le centre et y travailler, y regarder, y rencontrer les gens. On avait compris qu’il y avait quelque chose d’assez essentiel dans ce que proposait Ariane avec ce spectacle et tout le monde avait compris le défi.

ARIANE MNOUCHKINE : En mai, je suis allée retrouver Sarkaw là-bas avant d’avoir l’idée [du spectacle]. Quelqu’un m’avait dit : « Ariane, il y a un comédien kurde qui est réfugié, qui a ses papiers, mais qui est encore à Sangatte. Il meurt d’envie de te rencontrer, il est venu en France pour faire du théâtre. » Je dis « ah bon, il est à Sangatte, ça tombe bien parce que je voulais voir Sangatte. Dis-lui de m’appeler. » Il me téléphone et je dis : « Je voudrais aller à Sangatte, est-ce que vous pouvez me servir d’interprète ? Vous parlez persan ? - Oui. » Et la première personne avec qui je suis allée à Sangatte, c’est Sarkaw. Il y avait passé deux mois.

FRANÇOISE LAUWAERT : Est-ce que tu as eu des réactions de la part des gens qui travaillent avec les réfugiés, ou des réfugiés eux-mêmes ?

ARIANE MNOUCHKINE : Oui, bien sûr. Pour beaucoup d’entre eux, le spectacle était quelque chose d’important. C’était une espèce de confirmation, de divulgation qu’eux-mêmes n’arrivaient pas à faire. Avec des gens d’extrême-gauche, des choses étaient peut-être moins positives. Pourquoi ? Parce que ce n’était pas assez radical, pas assez anti-américain. Ce n’est pas le sujet, moi je ne botte pas en touche. J’ose croire que le spectacle pourrait être une sorte de petit drapeau, un petit moment de soulagement, pour les gens qui sont sur ce sujet jour après jour, 24 heures sur 24, sans reconnaissance, et qui n’ont vraiment que le côté terrible. Le spectacle était une sorte de cerise sur le gâteau : « enfin on en parle, pas trop mal. Enfin on nous montre ». Parce que ces gens apparaissent dans le spectacle.

VIRGINIE COLEMYN (automne 2003) : Shasha est arrivée ce matin avec un article sur Sangatte que, j’espère, tous les comédiens vont lire parce que c’est ce qu’on joue. C’est terrifiant, vraiment. Surtout les femmes qui sont là, qui sont par exemple, dix pour quatre-vingt-dix hommes, qui sont à la merci des passeurs, qui dorment dans des parcs, maintenant qu’il n‘y a plus le centre. Il y a tout de même quelques personnes qui leur portent à manger ou même, exceptionnellement, qui peuvent les héberger. Il y en a à peu près quatre-vingt-dix qui arrivent à passer en Angleterre par mois et les conditions là-bas sont devenues épouvantables. Je lisais cet article ce matin et j’avais les images de ce qui se raconte ici.

TIBET

CHARLES-HENRI BRADIER : Et soudain des Nuits d’Eveil, c’était une pièce préparatoire ... à quelque chose. On était avec une très jeune troupe, et Ariane avait une proposition très ambitieuse : « raconter* le monde d’aujourd’hui ». Elle voulait à la fois proposer la plus grande liberté d’improvisation pour parler d’aujourd’hui, et enseigner quelque chose à ces jeunes acteurs. L’enseignement est venu par la fréquentation de plus en plus assidue de formes spectaculaires tibétaines, très importantes pour Ariane depuis toujours. On avait fait venir du TIPA (Tibetan Institute of Performing Arts) une danseuse, et c’était une discipline quotidienne, comme on en a toujours quand on prépare un spectacle. Voilà pourquoi le Tibet est rentré dans ce spectacle. Ce spectacle était un spectacle d’apprentissage, de formation, de transition et un spectacle aussi de remerciement qu’on voulait faire au Tibet, dont on ne parlait pas et on ne parle toujours pas. L’urgence* qu’on essayait de faire passer dans ce spectacle était dans nos cœurs, vis-à-vis de ce peuple. Dans notre manière de considérer le Tibet, nos désirs passaient au-delà de la réalité ou de l’analyse très fine. Il y avait cette volonté de remercier un peu globalement. Il y avait quelque chose d’un peu brut, pas digéré et « resservi collé », mais la scène de la délégation, où le moine vient raconter* les horreurs qu’il a pu vivre au moment de l’invasion du Tibet par la Chine, les destructions, la souffrance du peuple tibétain, pour Ariane, c’était une scène très importante théâtralement et esthétiquement. On en a parlé quand on a travaillé sur les scènes d’interrogatoires dans Le Dernier caravansérail, et elle disait : « là, on est dans le même ordre de manière raconter* que ce qu’on avait commencé à essayer de faire avec la scène de la délégation. Où le théâtre s’arrête, se pose, et où l’on resserre sur une narration directe, frontale, où la métaphore risque un peu de s’abolir, où l’on flirte avec le pur réalisme, avec le documentaire. »


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