Questions / Raconter / Résistance

par Françoise Lauwaert

Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !

Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.

Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.

QUESTIONS

Ariane (10-02-2003, à propos de l’interrogatoire australien) : C’est une scène où c’est comme si on mettait du sel sur une plaie, du sel sur l’attente, l’espoir et le désespoir. Chaque mot dit par cette juge, avec une si impeccable douceur juridique accroît l’attente, le désespoir, le délai.

RACONTER

ARIANE MNOUCHKINE : Au fond, la chronologie a peu d’importance dans le récit. Eux, quand ils m’ont raconté leur vie, ils ne me la racontaient pas dans l’ordre et tu ne peux pas raconter ta vie dans l’ordre. Tu commenceras : « je suis né tel jour, mes parents faisaient ceci... et plus tard, je me suis rendu compte un jour que je faisais ça... » tu vois, c’est comme ça que tu racontes ta vie. Et c’est exactement comme cela qu’ils me l’ont racontée.

CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine)  : Elle leur posait des questions très simples, très concrètes, sur des choses que ces gens auraient peut-être aimé raconter à leurs petits-enfants une fois arrivés de l’autre côté. Et c’est comme cela aussi qu’elle a demandé aux acteurs de commencer à raconter, avec leur propre imaginaire, avec leur propre connaissance des situations, et aussi avec leur propre méconnaissance, leur manque de précision à certains endroits sur certaines situations.

Ariane (30-09-2002 : le passage de la République Tchèque en Allemagne ; automne 2001, deux heures du matin) : J’ai besoin de la partie épique, ou tragique, ou comique, ou mélodramatique. Il faut un diable, ou un saint, une perte* ou un gain, quelqu’un qui abîme la vie, ou qui sauve. Il faut que ce moment-là soit marqué soit d’une croix noire, soit d’une croix blanche, ou les deux. Qu’est-ce que là-dedans l’un d’entre vous va raconter à ses petits-enfants ? »

CHARLES-HENRI BRADIER  : Elle leur a demandé de raconter de la même manière, en disant : « imaginez que vous allez raconter ça, un événement de votre vie qui vous tient à cœur, qui vous a un jour fait trembler, qui vous a fait rire, qui vous a fait pleurer, et vous allez le raconter comme si vous le racontiez à vos petits-enfants, des années après.

Ariane (23-10-2002) : Il nous faut de ces exactitudes fertiles, pas documentaires, qui vous font revivre des choses déjà vécues, dans une vie antérieure, parce qu’étant comédiens, vous avez déjà eu mille vies.

ARIANE MNOUCHKINE : Au début, j’avais beaucoup de mal à leur faire raconter des choses concrètes. Ils m’abreuvaient d’opinions*, et je ne peux rien en faire, moi, des opinions*. À un moment, je leur ai dit : « écoutez, ne me racontez pas ça, parce que je sais, je sais même des choses que vous, vous ne savez pas, et que je peux vous raconter. » Ils n’étaient même pas au courant de ce qu’avaient fait les Soviétiques, ils étaient trop jeunes. Donc, je leur ai dit : « Ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est des choses concrètes de ta vie : comment était ta maison quand tu es parti, comment était le camion. Et puis, un jour quand tout sera arrangé, quand tu seras en Angleterre, que tu auras des enfants ou même des petits-enfants, qu’est-ce que tu leur raconteras ? Le pire moment ou le meilleur moment...qu’est-ce que tu leur raconteras ? » Et c’est comme ça que je suis arrivée petit à petit à obtenir des récits. Ces interviews, j’en suis fière parce que ce sont des récits. Si j’écoute les cassettes, j’ai des heures de blabla, des heures de baratin, de jugements sur l’amour, le monde entier - ils sont comme nous, surtout parce qu’ils croient m’impressionner. Et ce n’est qu’au bout d’un moment qu’ils commencent vraiment à me raconter : « un soir, dans un camion, j’étais là et il y a un type qui a raconté une blague et il y a cette femme qui s’est fait arrêter sur la route et je ne sais pas ce qu’elle est devenue... » Il fallait beaucoup de temps, et parfois on allait dîner à Calais, et à ce moment-là, petit à petit, ils se mettaient à raconter vraiment.

SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : On n’a pas raconté que des choses qui sont LE tournant de l’Histoire. On n’a pas raconté que des départs de camions, on n’a pas raconté que des moments où le passeur arrive. On a fait une improvisation sur deux réfugiés qui sont en train de manger des huîtres, mais elle n’est pas dans le spectacle. Il y avait plein de petits moments comme cela, qui étaient essentiels parce que c’était l’imprévisibilité.

SARKAW GORANY : Pour moi, c’était une question purement technique de demander : « qu’est-ce que tu vas raconter à tes enfants ? » parce que si elle ne posait pas la question comme cela, ils raconteraient des histoires sur la politique de leur pays. C’est une question technique et stratégique. Pour leur faire comprendre que ce que je veux, c’est « raconter ». Raconter, c’est un mot qui revient souvent chez Ariane. Depuis les années 1980, pour elle, le théâtre, c’est raconter des histoires. Tout le monde raconte, mais pour elle, c’est quelque chose d’essentiel. Si on est conscient de vouloir « entrer dans l’Histoire », on n’y entre jamais, dans l’Histoire. Un artiste, quand il est en train de travailler, il ne se donne pas des concepts, il libère son imagination. Ce qu’Ariane fait, souvent, ce n’est pas partir d’un concept ou d’une idée. C’est très « idée » de dire : « je raconte l’histoire d’une génération à une autre », et c’est un concept qui peut bloquer le travail. On est parti très modestement.

SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : J’ai toujours un peu en tête quand on racontait l’histoire de nos multiples personnages, qu’eux aussi avaient dû à un moment de leur vie rencontrer quelqu’un comme Ariane, à qui ils avaient raconté leur histoire. Tout ce qu’on voit dans le spectacle, c’est ce qui leur est resté en mémoire. Le personnage est la vision de quelqu’un et pour moi, à priori, cette personne ne meurt pas.

RÉSISTANCE

FRANÇOISE LAUWAERT  : Dans plusieurs de tes interviews, tu dis que tu voudrais faire un spectacle sur la résistance et que tu n’arrives pas à montrer l’ombre. Est-ce que ce travail-ci ne pourrait pas d’une certaine manière être un début de réponse ?

ARIANE MNOUCHKINE  : Oui, c’est ce qu’on pense tous, c’est qu’on a trouvé le début d’un début de réponse pour la résistance. Peut-être bien. Le théâtre, c’est la mise en lumière de quelque chose, ce sont des personnages qui sortent de l’ombre pour apparaître sur scène et donc être révélés, éclairés, et c’est vrai que, bêtement, étant donné que les résistants sont des gens qui, au contraire, se cachaient, je n’arrivais pas à trouver le lieu épique où montrer l’« armée des ombres ». Je n’y arrive toujours pas. Mais là, avec le dernier spectacle, c’est comme si nous avions fait un autre pas, ouvert une autre porte possible dans le traitement de diverses épopées*. On s’est tous dit, mais au fond, c’est peut-être par là qu’on doit chercher pour travailler sur la résistance.

FRANÇOISE LAUWAERT  : qui est un projet que tu as toujours ?

ARIANE MNOUCHKINE : Oui, oui ... ne serait-ce que parce qu’il y a eu si peu de vrais résistants. Qu’est-ce qui a fait que dans cette marée et ce marais, certains ont dit « ah non, ça on ne veut pas et on ne peut pas » ? et pourquoi les autres se sont couchés comme ça ? Pas seulement couchés, à la limite, ceux qui se sont couchés par peur, je peux les comprendre, parce qu’on aurait peut-être fait pareil. Mais ceux qui ont vraiment collaboré, qui ont vendu, acheté, comploté, ceux-là je ne les comprends pas. Et ils ont été si nombreux.


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