Menace / Nostalgie / Nourriture
Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !
Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.
Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.
MENACE
CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine) : Il y a eu beaucoup d’improvisations sur la menace que les intégristes faisaient peser sur les réfugiés eux-mêmes, mais elles apparaissent très peu dans le spectacle. Dans la deuxième partie, on beaucoup travaillé sur ce que les réfugiés recréent comme société, sur les rapports entre ces gens. Qu’est-ce que c’est qu’un ghetto ? quelles sont les lois qui reviennent ?
Il y a le voile dans la dernière scène, qui pour nous reste la dernière prison pour beaucoup de femmes qui vivent ici. Farida, une réfugiée qu’on a rencontrée à Sangatte*, était députée à la Loya jirga. Elle a été menacée par les Talibans, parce qu’elle était une femme qui voulait faire de la politique. Et elle a eu peur. Elle a quitté l’Afghanistan, et cette femme cultivée, femme politique, qui était passée au Journal télévisé sur France 2... s’est retrouvée à Sangatte*. Nous l’avons rencontrée là-bas, elle nous a raconté* son histoire. Elle est finalement passée en Angleterre. Elle nous a raconté des choses sur la manière dont se reproduit la société, comment elle s’est fait réprimander par des hommes afghans qui lui ont dit : « on t’a entendue, hier soir, rire à gorge déployée, sur les voies, qu’est-ce que ça veut dire ? Tu ne dois pas rire comme ça. » Elle les a envoyés paître, mais ce n’était pas juste une remarque, c’était une menace. Elle est arrivée en Angleterre et elle s’est retrouvée dans un hôtel peuplé d’Afghans. Elle ne porte pas le voile, elle ne veut pas le porter, et elle se retrouve menacée en Angleterre dans son hôtel, elle ne peut pas sortir faire ses courses sans qu’un homme la menace. Elle a retrouvé les mêmes choses. Ça, c’est aussi une ligne de force de notre travail.
Ariane (18-11-2002) : Il y a quelque chose de grave, d’ancré, qui va prendre un demi-siècle à partir, vis-à-vis des femmes. Il y a des regards à Sangatte* qui forcent les femmes à remettre leur foulard.
VIRGINIE COLEMYN, à propos de la dernière scène Les falaises de Douvres : Moi, ce que je sens, c’est que tout d’un coup, on a passé peut-être des années sur les routes à chercher une terre promise, la terre promise qui est l’Angleterre, à tout prix, à tout prix, à n’importe quel prix et on arrive en Angleterre et là, il y a un énorme nuage, énorme, terrible, et comme une gangrène, comme quelque chose qui est là encore, et qui est là et qui est comme une rage de dents, qui va encore, encore, dicter sa loi. C’est ça qui me terrifie, c’est de sentir que même là-bas, et surtout là-bas, il y a ce terreau. Et Parissa, elle dit : « mais où est-ce qu’il est le monde, où est-ce qu’elle est cette terre-là, où je peux enlever le voile, et le mettre si j’ai envie de le mettre ? »
NOSTALGIE
Ariane (17-12-2002) : J’ai eu des nouvelles de F., il m’a téléphoné, il m’a dit : « Je suis à Troyes. C’est une ville qui brûle le foie tellement c’est triste. » Parfois ils ont subi des souffrances si extraordinaires qu’ils ne supportent plus les souffrances ordinaires. Il y a pire qu’être à Troyes, et en même temps, il n’y a pas pire, certains soirs, quand on est tout seul, quand tout ce qu’on aime est au loin et perdu à jamais. Mais quand même il m’énerve. Je voudrais qu’il soit heureux, qu’il dise : « ah oui, je suis libre maintenant, je suis sauvé, je vais apprendre le français, je commence à vivre une nouvelle vie ... », et tout ce qu’il trouve à me dire, c’est : « Troyes est une ville qui brûle le foie. » Il m’énerve.
NOURRITURE
FRANÇOISE LAUWAERT : Il y a un terme qui revient très souvent chez toi, c’est « nourriture », aussi bien sur le plan de l’hospitalité, sur le fait qu’on soit bien reçu, bien nourri au théâtre du soleil, aussi bien les comédiens que les spectateurs. Tu dis aux comédiens et les comédiens disent souvent : « ça, c’est une nourriture » à propos d’images, de tout un brassage de textes, de photos...
ARIANE MNOUCHKINE : C’est ce que dit Euripide, en parlant des auteurs : « nous nous asseyons tous au banquet homérique. » Nous mangeons tous Homère et heureusement qu’il y a des grandes gens comme cela à manger. On mange tous Homère, Shakespeare... et des visions, des récits*, des chroniqueurs. Un artiste, un artisan, un comédien, il se nourrit. L’inspiration ne vient pas du vide.
CHARLES-HENRI BRADIER : on a regardé beaucoup de documentaires, de films de fiction, lu beaucoup de choses, regardé beaucoup de photos... la presse, tout le temps. Quand on répétait, on était en pleine guerre* avec l’Irak. Sadam n’était pas encore tombé, donc il y avait beaucoup de choses qui résonnaient dans nos vies « normales », et nous sommes devenus des transposeurs à chaque instant de choses que l’on pouvait entendre tout le temps. Tout devenait nourriture.
SERGE NICOLAI : En tournée, on avait vu Rwanda 94, et ça nous avait marqué, cette femme qui raconte son histoire. Ça fait aussi partie de la nourriture pour ce spectacle. Elle, elle racontait sa propre histoire. Je n’imagine pas le théâtre sans raconter* des histoires, sinon c’est conceptuel. Ariane, les gens lui racontaient des histoires, et nous, comme nous ne connaissions pas les histoires qu’elle avait récoltées, nous avons essayé de raconter* des histoires qu’on imaginait, à leur place. La réunion de tout cela a été la naissance du spectacle.
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