Humour / Incarner / Inhumain

par Françoise Lauwaert

Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !

Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.

Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.

HUMOUR

MAURICE DUROZIER : Il y a longtemps que je suis au Théâtre du Soleil (je suis resté onze ans, je suis parti onze ans, et là je suis revenu), et j’ai vécu ses grandes aventures pendant de longues années : Sihanouk, L’Indiade... C’était une autre démarche, une autre époque, avec des textes préparés avec Hélène Cixous, mais au fond, c’était un peu dans la même veine. C’était raconter* l’histoire des peuples, sauf que les réfugiés c’est un grand peuple migrateur. Ce sont des gens qui vivent dans des conditions très difficiles, mais chaque fois, j’avais constaté chez ces peuples opprimés, massacrés, qui semblaient atteindre le fond, qu’il y avait une force de vie extraordinaire, une force qui faisait que le rire ou en tout cas une certaine forme de fantaisie et de poésie était encore possible et même vitale. On en a plusieurs ici, de réfugiés qui sont avec nous. Par exemple, il y a Aziz qui travaille avec nous, c’est un homme qui est sympathique, qui est joyeux. On ne peut pas imaginer quand on le voit qu’il vient d’une tragédie où sa famille a été séparée. Des personnages comme ce vieil Afghan qui, à un moment donné se permet une sorte de réflexion sur la vie, sur le destin des réfugiés, qui est teinté d’une sorte de distance et d’humour, ça existe.

INCARNER

VIRGINIE COLEMYN : Ça vous traverse... il y a de la sédimentation. Ça se dépose, il faut laisser faire le temps, puis ça émerge.

CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine) : il y a beaucoup de spectateurs qui demandaient « avec combien de réfugiés vous travaillez ? Vous les avez trouvés où ? Comment ça se passe de vivre avec eux ? » etc., et c’était quelquefois très difficile de leur faire comprendre que tous ceux qui jouent dans ce spectacle sont des acteurs professionnels, que même les acteurs qui viennent de loin, comme Shasha, Sarkaw ou Elena, sont aussi des acteurs et étaient des acteurs avant d’arriver au Théâtre du Soleil. Il y a un travail de « composition » - ce n’est pas un terme qu’on utilise au Théâtre du Soleil, on dirait plutôt un travail d’incarnation - qui a été mené par les acteurs lors des improvisations. Et ce sont les improvisations qui ont nourri petit à petit la succession des tableaux. L’improvisation a d’ailleurs nourri la conception générale du spectacle, c’est-à-dire, à la fois l’écriture dramatique et l’écriture scénographique. Ce sont les comédiens eux-mêmes qui, en travaillant sur chaque espace, chaque situation, créaient leur propre espace de jeu.

Si Ariane retrouvait l’émotion qu’elle avait pu ressentir en écoutant les vrais réfugiés, elle savait qu’on était sur le bon chemin pour faire venir une scène. C’est comme cela que le travail était fait. C’est comme cela qu’on a réussi, par couches successives, à passer de la réalité de l’émotion vécue à la transposition au théâtre. Après, Ariane est venue préciser à certains moments des choses auprès des comédiens. Elle leur disait : « mais en Iran, on ne peut pas tout à fait dire ça comme ça... » Donc après, le travail documentaire était très important de la part des comédiens et d’Ariane.

MAURICE DUROZIER : Je ne crois pas que les personnages se construisent, c’est ça tout le côté profondément mystérieux du théâtre, en tout cas du rapport entre l’acteur et ses personnages. Chaque personnage est une histoire singulière. Quand on est acteur, il suffit de rendre son corps disponible - je dis il suffit, mais c’est un cheminement, tout un travail : avoir le vide nécessaire à l’intérieur et offrir cette enveloppe à une autre âme qui vient à un moment donné et qui est le personnage. Comment ça se passe ? Ça dépend des cas, ça dépend des fois. Parfois il y a des personnages qui viennent plus progressivement, parfois il y a des personnages qui viennent d’un coup, par surprise, je dirais.

Dans le cas de Timour, c’est assez étonnant ce qui s’est passé. J’avais été à Sangatte* pour accompagner Ariane et il y avait un réfugié kurde qui m’a en quelque sorte nargué toute la journée. C’était déjà un personnage extraordinaire, un homme très costaud, très fort, qui passait son temps à aller aux douches (je me souviens qu’il portait des tongs). Il m’a nargué et moi, je ne lui demandais rien, parce que quand on fait la démarche d’aller comme ça vers les gens pour chercher l’inspiration, il faut être très délicat. Tout au long de cette journée que j’ai passée à Sangatte*, j’ai rencontré plusieurs réfugiés. Il y a d’autres personnages que j’interprète dans le spectacle qui ont pris naissance dans cette journée, mais de tous ces réfugiés, c’est lui qui m’a tendu cette sorte de défi : « Tu ne m’auras pas, toi ! », mais finalement, c’est ce qu’il désirait, parce que son attitude n’était pas du tout rationnelle, c’était extrêmement provocateur. Donc, je le suivais dans Sangatte*, puis il allait dans le fond de ce qui était son coin et il régnait là, en chef de quartier. Ce personnage de Timour, c’est une invention, mais j’avais une image et aussi un challenge. Il y a une alchimie qui s’est produite.

C’est une vraie rencontre. Quand ce personnage est arrivé, immédiatement il a existé tel quel et moi, je n’y ai rien changé, ni au costume, ni aux tongs, ni au ventre qu’il avait. C’était ça. Quand je fais ce personnage de Timour, je me sens kurde, vraiment. Dans la première partie, il y a un moment où je me mets en Timour et je reste ainsi pendant une heure, et quand je rencontre Sarkaw et qu’on a des discussions, je lui demande de raconter*, et là, à ces moments-là il me raconte son pays, il me raconte le Kurdistan. C’est un besoin pour moi. C’est un moment qui n’a peut-être rien à voir avec le spectacle, mais en tout cas, je pense que c’est une forme de communication, une forme de connaissance que je ne pourrais pas avoir par moi-même si je n’étais pas à ce moment-là Timour. Pour moi, quand on parle d’incarnation, parfois c’est comme ça. Voilà, je suis Timour.

VIRGINIE COLEMYN : Je me sentais proche de ces femmes tchétchènes, qui sont à la fois occidentales et musulmanes. Et j’avais le désir d’en parler, de ces femmes qui vivent dans la guerre* là-bas, aussi, et pas seulement sous les Talibans.

ELENA LOUKIANTCHIKOVA-SEL : Quand j’ai fait cette création, je n’ai pas joué, j’existais c’est tout, et je ne sais pas comment. C’est mystérieux parce que je ne sais pas comment j’ai trouvé ce personnage, comment j’ai trouvé l’histoire. Toutes les choses logiques, je les ai laissées.

Pour moi, la femme que je joue est une « bonne femme », une femme de la campagne ou d’une petite ville, qui veut avoir une meilleure vie pour sa fille et qui se retrouve sans aucune protection. Elle tombe dans les mains de proxénètes et elle fait le choix de prostituer sa fille, mais quand même, elle souffre. Elle comprend ce qu’elle fait. Elle fait ça horriblement, mais à d’autres moments, elle dit « ma fille, je t’aime, je t’aide, il faut que tu tiennes, ça ira bien après... »

Ce qu’elle va devenir, Claudia ? je vois tout le temps une grande étendue de neige. C’est le printemps, mais quand je sors, il y a l’espace nu ... et la neige. C’est sûr qu’elle finit mal. En Russie, c’est très dur quand la famille vous rejette.

CHARLES-HENRI BRADIER  : Grâce à Elena ou à Sava, on est sorti de l’anecdote sur « les Balkans* », l’ « Europe de l’Est ». Sava a donné son passeur bulgare (joué maintenant par Igor), qui est extrêmement précis et juste sur cette mafia de marchands d’hommes, et Elena a donné aussi quelque chose d’intime qu’elle ressentait très fort. Je ne sais pas d’où viennent ces souvenirs, quelles ont été ses inspirations en Russie pour ces femmes-là.

Les comédiens ont beaucoup parlé entre eux. Shasha a beaucoup parlé de l’Iran, elle a donné beaucoup d’indications et on est entré dans l’histoire de ces personnages, qui sont devenus petit à petit des êtres vivants, avec une famille, avec une langue*, avec des passions, une origine*. Ça a été tout le travail du Dernier caravansérail d’incarner ces voyageurs, et donc de découvrir leur pays. Shasha était très importante pour parler de l’Iran, Sarkaw nous a rejoints, et il a été très important bien sûr pour le monde de Sangatte*, un monde qu’il connaissait un peu, et pour son pays, le Kurdistan. Elena est venue et a apporté sa connaissance de la Russie. Les Australiens* ont été très importants pour le ton de leur pays, l’arrogance propre à leur pays, qu’ils connaissent très bien, qu’ils savent très bien définir et imiter, et comprendre ou ne pas comprendre. Petit à petit, les choses se sont élargies et Ariane a laissé les choses se faire.

INHUMAIN

Ariane (17-12-2002) : La tragédie accepte le théâtre, le théâtre accepte la tragédie, mais il y a quelque chose d’inhumain que je ne saurais pas faire : un spectacle sur l’épuration ethnique au Rwanda, la chambre à gaz décrite par Grossman dans Vie et destin. Et puis, il y a des tragédies humaines.


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