Gromelo / Guerre / Habeas Corpus
Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !
Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.
Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.
GROMELO
CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine) : Comme toujours au Théâtre du Soleil, on est passés par un langage imaginaire qu’on appelle le gromelo. Pour Tambours sur la digue, c’était un gromelo plutôt japonisant. Et là, pour ce spectacle, on avait une somme de gromelos du monde entier qui arrivaient sur le plateau dès que les comédiens voulaient se mettre à parler, parce que le français donnait une lourdeur, un réalisme absolu à ce qu’on était en train de faire. C’était comme marcher sur le plateau au lieu d’y être sur un chariot*.
GUERRE
ARIANE MNOUCHKINE : Le Soleil travaille depuis toujours sur la guerre, sur la guerre civile, sur les déchirements intérieurs. Et pourquoi on travaille là-dessus ? Probablement parce que c’est ce qui cause le plus de perte*. C’est un sujet assez constant l’irréparable, la perte* irréparable. Il y a des défaites qui peuvent être des victoires, alors qu’il y a certaines défaites qui sont suivies de victoires, mais qui ne réparent en rien certains types de défaites.
HABEAS CORPUS
CHARLES-HENRI BRADIER : On voulait rendre hommage à l’Angleterre, parce que les gens de Sangatte*, c’est en Angleterre qu’ils voulaient aller. Par ignorance quelquefois de ce qui pouvait se passer en France - parce qu’ils pouvaient très bien demander l’asile en France - et pour tout ce que les passeurs avaient pu leur raconter en disant que c’était là qu’il fallait aller. Mais il se trouve que jusqu’il y a très peu de temps, l’Angleterre, c’était le pays de l’habeas corpus. Contrairement à la France qui a une tradition du droit d’asile inscrite dans les textes, un droit d’asile dont on est fier, l’Angleterre a un doit d’asile beaucoup plus archaïque, c’est l’habeas corpus. La France est un pays extrêmement réglementé où le droit de chacun est respecté, où les libertés de chacun sont maintenues, l’Angleterre est plus libérale, mais ces gens, dès qu’ils avaient posé le pied en Angleterre, ils avaient droit à la protection des gens qui y habitent. S’ils arrivaient à se débrouiller, personne ne pouvait leur dire qu’il fallait qu’ils s’en aillent. À Douvres, il y a un bureau à côté du bureau de l’immigration, qui est tenu par des associations presque officielles qui, immédiatement, remettent aux réfugiés qui arrivent un petit dossier avec l’ensemble de leurs droits, et donc ils savent quels sont leurs droits, ils savent quelle est la procédure à suivre pour commencer à demander l’asile. Ils sortent et ils sont pris en charge à ce propos. Ensuite, ils ont une chambre d’hôtel pendant quelques jours. L’Angleterre a été obligée à cause de la frilosité de l’Europe, de changer un peu sa politique d’hospitalité et de se tourner davantage vers un modèle plus conventionnel, où on lutte contre l’immigration clandestine. Elle a un peu reculé là-dessus, alors qu’il y avait une chance en Europe, de suivre le modèle anglais. Sangatte* a été la chance de suivre ce modèle, et cela n’a pas été fait. Donc, on voulait faire un petit hommage à l’Angleterre, parce qu’on a reçu aussi tellement de coups de fil de gens qui étaient enfin arrivés, qui étaient passés en Angleterre et qui disaient « ça y est, je suis bien, je suis heureux ». C’était le premier coup de fil, on n’avait pas le deuxième, ni le troisième avec les difficultés, mais il y avait quand même un rêve anglais qui semblait encore possible.
VIRGINIE COLEMYN : Il y a cet échange de cultures et du pain que les femmes font. Il y a cette toute petite flamme dans ce monde de ténèbres et il y en qui soufflent sur cette flamme-là, ce sont les Anglais. Nous sommes allés avec Ariane à Douvres. Elle voulait vraiment parler de l’Angleterre, vraiment, et de Douvres. Et puis, on s’est rendu compte que ce n’était plus l’histoire qui voulait se raconter*, on était dans autre chose. Mais on a rencontré des gens merveilleux, qui distribuent la soupe le soir à Douvres le long de la plage. Les Anglais sont là, ils prennent le relais.
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