Fin / Fragments / Frontière
Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !
Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.
Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.
FIN
Ariane, lors des répétitions : Chaque vision est une petite pièce, mais chacune ne doit pas avoir un coup de théâtre à la fin.
Là, il y avait la volonté de votre part de faire une scène, avec un milieu, un début et une fin... un dénouement. Ce n’est pas la forme fondamentale du spectacle. Ce sont des choses en suspens, comme une paupière ouverte sur un monde.
CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine) : C’était difficile de trouver une fin à ce spectacle. La scène des falaises de Douvres n’a pas toujours été à la fin, elle a existé avant qu’on ne dise : « voilà, c’est la scène de la fin », et on ne l’a pas choisie en disant : « on va faire la scène de la fin », comme cela avait été le cas pour la libération de Kaboul* qu’on avait mise à la fin de la première partie. Les acteurs ont un peu de mal à la jouer autrement qu’en voulant « jouer la fin ». On a peut-être été tentés malgré tout de faire une fin. On aimait bien les falaises, l’air, la pelouse, on avait envie de Douvres.
Personnellement je ne trouve pas que cette scène soit un happy end, parce que l’Angleterre, avec cette même ouverture, laisse s’implanter les réseaux islamistes. Les réseaux les mieux organisés sont dans les banlieues de Londres, à Bradford, et ils sont très tranquilles et on les voit dans la dernière scène. On voit que les victimes ne sont pas passées sans leurs bourreaux. Même si Parissa enlève enfin son voile, elle le fait une fois que les vautours sont partis, et ils vont revenir à la chasse, à l’assaut. C’est une scène qui montre l’état d’indécision dans lequel se trouve l’Europe d’aujourd’hui par rapport à tous ces migrants : les barbus et les femmes, les voyous et les faibles.
FRAGMENTS
Ariane, lors des répétitions : On a tendance à globaliser, au lieu de retrouver le fragment étincelant.
Il faut éviter d’être illustratif, allégorique, symbolique. Il faut que ce soit comme un fragment de vie, comme une écaille sur le mur.
On aperçoit des choses et ça se referme et on comprendra la suite, peut-être dans un autre pays. Ne scénarisez pas trop vos visions. C’est un spectacle fait de battements de paupières et tout d’un coup d’hallucinations où les yeux* restent écarquillés.
À partir d’aujourd’hui, il faut que ce soit comme une cathédrale : chacun a sa gargouille, son chapiteau.... mais il faut que l’édifice tienne debout. Il s’agit de fragments, de ce dont nous nous souvenons, ce qu’on va raconter*. Osons être elliptiques.
CHARLES-HENRI BRADIER : À un moment donné, cette suite de fragments de vies vraiment vécues, il fallait la monter dans un spectacle de théâtre, une métaphore. Et la métaphore vient beaucoup de l’alliance de ces fragments et de la manière de les voir ensemble, de les vivre les uns derrière les autres. Là, le théâtre a repris sa place en imposant le spectacle tel qu’il était venu et en demandant à ce qu’il ne soit plus déplacé, à ce qu’il existe comme ça.
FRONTIÈRE
Ariane (29-10-2003, à propos du passage de la frontière entre la République tchèque et l’Allemagne) : Cette frontière est LA frontière Schengen. Il y a énormément de lumière, c’est très surveillé. C’est un gros enjeu, comme le passage de la mer Rouge.
Ariane (18-12-2002) : Pour les réfugiés, quand une frontière est passée, il en arrive une bien plus redoutable : la frontière du cœur avec le frère, la sœur, le père.
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