Apparition / Australie / Balkanique

par Françoise Lauwaert

Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !

Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.

Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.

APPARITION

CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine) : Les répétitions avec Ariane commençaient très tard, vers quatre, cinq heures de l’après-midi. En début de journée, chacun travaillait de son côté, les acteurs préparaient leurs improvisations, avec l’idée de préserver la surprise, de conserver l’apparition. Ariane voulait voir apparaître. Il fallait que l’on découvre ces personnages les uns après les autres, et cette accumulation pouvait donner le monde. La scène devenait un planisphère visité par chaque être vivant de chaque pays blessé.

Ariane (21-11-2002) : Les chariots* individuels, il faut qu’ils rentrent aussi avec la petite lune de leur planète, leur petite comète, leur état...

Le chariot, c’était l’apparition.

Ariane (20-11-2002) : Ces chariots vous forcent à entrer dans un monde et à apporter un monde.

Et ensuite, le monde apparaissant, c’étaient des mondes très différents et des manières très différentes d’être au monde qui étaient proposés.

Ariane (10-02-2003, à propos de la scène de l’interrogatoire australien) : Ce que je veux, c’est avoir chaque bataille : la bataille du jeune loup, la bataille du gibier, la bataille de l’officier qui traque le moindre faux-pas, la bataille de l’interprète qui veut garder son boulot et va se calquer sur chaque état.

Dans Tambours sur la digue et dans les Shakespeare, les entrées étaient essentielles : chaque personnage qui entrait amenait le monde, amenait l’état du personnage avec lui. Dans Le Dernier Caravansérail, l’entrée et la sortie des chariots, ce n’est qu’un fondu au noir : une entrée de champ, une sortie de champ. Tout fonctionne sur l’apparition : le chariot s’arrête... et le regard se fixe sur le personnage à l’intérieur. On commence à regarder à ce moment-là, quand on a cadré* avec le chariot*. C’est en cela que le cinéma* est important, qu’il nous a donné des leçons pour faire apparaître.

AUSTRALIE

ASTRID GRANT : Il y a un mouvement assez important de gens qui soutiennent les réfugiés, qui s’opposent aux actions du gouvernement... et pourtant, on vient d’avoir des élections et on a réélu John Howard, qui était Premier ministre pendant tous ces événements en 2001-2002 avec les réfugiés. Cela veut dire qu’il y a sans doute beaucoup de gens qui soutiennent les idées du Premier ministre, qui ne veulent pas laisser entrer les immigrants islamiques.

Les blancs continuent à entrer. L’Australie a une histoire assez raciste, en fait. Il y a beaucoup de gens qui en sont conscients, et il y a aussi beaucoup de gens qui ont peur. Ils ont peur de perdre leur travail, leurs coutumes. Ils n’ont pas conscience que notre histoire est celle d’immigrants aussi. Nos ancêtres sont venus dans un bateau, ils ont tué les Aborigènes. Il faut rappeler cette histoire, mais ce n’est pas quelque chose qui reste dans la vie actuelle. Il y a un mouvement qui lutte pour aider les réfugiés, et aussi des gens qui luttent pour nettoyer un peu l’histoire des relations entre les Australiens blancs et les Aborigènes. Ce sont les mêmes.

FRANÇOISE LAUWAERT : Où ils en sont maintenant ? Ils sont toujours sur leur île, les réfugiés ?

ASTRID GRANT : Il y a un mois (automne 2003), j’ai lu un article selon lequel il reste à peu près 943 réfugiés dans les centres de détention, dont quelques-uns qui sont là depuis quatre ans. Une amie m’a dit que dès que le parti libéral a été réélu, il y a des Iraniens qui ont choisi de rentrer chez eux. Ils ont reçu un peu d’aide financière de la part du gouvernement pour qu’ils rentrent, et quelques-uns ont accepté. D’autres ont continué à essayer d’obtenir le droit d’asile.

FRANÇOISE LAUWAERT : Pourquoi est-ce si long ? Parce qu’on fait des vérifications ou parce qu’on ne veut pas et qu’on laisse pourrir la situation ?

ASTRID GRANT : Un peu les deux. Ils arrivent sans papiers du tout, ou avec des faux papiers. Il faut vérifier d’où ils viennent, s’ils ont de la famille... Ils introduisent une demande d’asile, puis la décision vient quelques mois après. Il faut neuf mois pour avoir la décision de l’appel. Ce sont les lenteurs « normales » de la machine judiciaire. Il y a des gens qui ont reçu un non final, mais qui ne peuvent pas rentrer chez eux parce qu’ils n’ont plus les papiers pour chez eux non plus. Ils n’ont plus de place nulle part dans le monde. Ils restent et le gouvernement australien ne sait pas quoi faire avec eux, alors ils restent in the middle of nowhere. Peut-être après, ils seront acceptés pour raisons humanitaires.

ARIANE MNOUCHKINE : En mai, j’étais allée retrouver Sarkaw à Sangatte* avant d’avoir eu l’idée [du spectacle]. Oh, peut-être qu’inconsciemment, je me disais : le thème est par là, mais je ne me le formulais pas. Les comédiens ont compris que ça allait être ce thème-là en Australie. Ils m’ont vu partir à Willawood [camps de réfugiés] tous les jours, ils ont vu l’état de colère et d’indignation dans lequel je revenais.

« BALKANIQUE »

FRANÇOISE LAUWAERT : La scène « Le mariage serbe » m’a un peu gênée, parce que j’y ai trouvé tout à coup une trace de folklore. On pourrait dire de folklore « balkanique ». Je me souviens d’avoir parlé de Kusturica avec Charles-Henri, qui n’aimait pas du tout ce côté « fanfare en folie ». Et là, j’ai senti qu’il y avait un risque d’excès, de caricature.

JEAN-CHARLES MARICOT : Je comprends tout à fait ce que tu veux dire. Ça m’arrive de regarder la scène et de penser la même chose. Et pourtant, j’ai lu hier un témoignage de femmes de Moldavie, de Serbie et du Kosovo, et c’est extrêmement choquant. Ces femmes-là valent très cher. Il y en a une qui assiste à sa vente et qui parle de six mille dollars. Il y a des témoignages sur les passeurs qui les ont fait courir pour traverser le Danube, et elles disent : « on est des moutons, il y a deux hommes derrière, qui sont comme les chiens. » Il y a un rapport d’objet et d’objets de valeur. Et quand le proxénète serbe dit : « tu gâches la marchandise », je pense que c’est juste.

SERGE NICOLAI  : Les Serbes qui viennent voir le spectacle sont un peu dégoûtés, parce que la seule image qu’on voit de la Serbie, c’est celle-là. Mais à l’origine, ce qui m’intéressait moi, c’était l’idée que je pouvais me faire des guerres* dans ces régions-là. Éclats de guerre [d’Alexandra Boulat, Paris, Les Syrtes images, 2002], sur la Bosnie, est un des livres qui m’a le plus repoussé. Les gars dans ce bouquin, c’était des jeunes avec le chapeau haut-de-forme et tout... tu sens que tout a été pillé. Ils sont habillés avec des vêtements de pillage, il y a la tenue militaire et le manteau de fourrure. Cette cruauté-là, cette violence-là, cette froideur-là, cette odeur de viande, la marchandise des femmes... il y avait cela. Pour moi, c’était important qu’on puisse en parler et qu’on voie cela.

SARKAW GORANY  : J’ai vu un reportage là-dessus, il y avait un témoignage de plusieurs filles et des mafieux qui les amenaient. C’était très intéressant : les filles sont soit naïves, soit au courant. Il y en a qui savent bien où elles vont et pourquoi elles y vont, mais la majorité n’ont pas idée de ce qui va leur arriver. Parmi les passeurs qui les amenaient, il y en avait un qui disait : « mais ce n’est pas mauvais pour elles, elles vont travailler un an et elles gagneront plus qu’en dix ans dans une usine. » Lui, il trouvait ça tout à fait normal. Je n’oublierai jamais une fille qui disait : « il y avait une époque où l’on nous considérait comme des bêtes, mais moi ce que j’ai vu, c’est que je n’étais même pas une bête. J’étais considérée comme un morceau de viande. » Elle répétait ce mot « viande ». Il faut comprendre que ces filles ne sont pas seulement des marchandises, ce sont des marchandises gâchées.

SERGE NICOLAI  : Il y a un processus qui fonctionne très bien pour ces filles, et ça ne se passe pas seulement dans l’Est, mais aussi beaucoup avec les Africaines. C’est la promesse du travail dans une agence de mannequins ou un salon de coiffure, ou de garder des enfants. Il y a la promesse de la France ou de la « belle Europe ». Ensuite, ce qui se passe, c’est qu’elles sont tenues par la pression qu’exerce la mafia sur leur famille. Ou alors, elles sont sous la dépendance de la drogue, que l’on crée. Mais par rapport à ce que tu dis sur les morceaux de viande, au moment où la fille comprend que c’est fini, qu’elle va être prostituée, c’est un abattage. On lui enlève toute humanité.