Nos hôtes
par Hélène Cixous

Qui sont ces réfugiés que nos acteurs accueillent dans leur âme et leur corps ? Qui séjournent pour un temps éphémère dans un caravansérail ou un autre ? Qui sont ceux qui accueillent nos acteurs dans leur mémoire et leur destin ?
Ici ce ne sont pas des masses, pas des peuples entiers jetés par millions - comme il advint par exemple en 1948 à la Partition de l’Inde - de part et d’autre d’un trait de couteau sur la carte d’un continent. Ce sont des individus, échappés, par un, deux, dix ou par familles, d’un des derniers foyers infernaux allumés par notre époque, et qui ont eu la force, la chance, l’argent nécessaires à aller plus loin que dans les camps de fortune où s’entassent les foules déshéritées de l’autre côté d’une frontière voisine.
Ce sont des personnes en qui s’est levé l’incroyable désir de faire plus que survivre, d’aller chercher la liberté à l’autre bout du monde, si c’est par là-bas qu’elle est.
L’Iran, l’Irak, l’Afghanistan, le Kurdistan, parfois la Palestine, quelques pays anciennement soviétiques, sont les états ou pays qu’ils fuient.
Nos Ulysses sont aujourd’hui sans nom et sans retour.
Hier on était commerçant, professeur, ingénieur, médecin, agriculteur, informaticien, champion de billard, espoir de la boxe, comédien, auteur de théâtre, père de famille, institutrice. Aujourd’hui : personne. Personne le nom par lequel Ulysse se désigne à Polyphème.
Le sort les lance tantôt vers le lointain sud-est et, passant par Karachi, l’Indonésie, ils rêvent entre les planches disjointes des bateaux pourris d’arriver vivants dans un pays si grand si riche si peu peuplé si neuf qu’il ne pourra manquer de se réjouir de la venue d’errants de qualité ; mais ceux-là se retrouvent à peine sauvés des eaux, jetés derrière grillages et barreaux par le très cruel gouvernement d’Australie. Là, au fond du désert sans herbe, sans arbre, ils sont appelés criminels et détenus pendant des années, hors droit et hors humanité. L’ONU peut toujours faire remontrance. L’Australie s’en balance.
Ceux qui vont vers l’ouest, après quatre mois, six mois, un an, deux ans d’odyssée, atteignent enfin le portillon qui s’appelait Sangatte. Une localité de 800 habitants. Inoubliable. Sur le front d’une colline le grand hangar aménagé par la Croix-Rouge en 1999, devenu, pendant le temps même où nous y puisions tant de moments humains, que nous y trouvions tant de sujets d’admiration et d’exaspération, et que nous y étions les hôtes de ces otages du malheur dans l’histoire, - les hôtes, je veux dire les invités, les demandeurs à la porte des cabines - une ruine et un souvenir.
Au caravansérail, les voyageurs deviennent (comme il en fut toujours depuis Ulysse), des conteurs.
Le récit devient à son tour le personnage principal pour ce temps de détresse.
Alors on raconte. Et le récit embaume. En tous les sens. Il conserve et il fleure. Celui qui écoute éprouve un étrange enchantement. C’est que si la lancinance du regret et la trace des mauvais traitements arrachent des larmes, il flotte sur le désastre la lumière d’un sourire : c’est le bonheur qui se défend, celui qu’on a goûté, on refuse de le perdre.
Tous sont d’accord pour oser vouloir une vie libérée et les lumières répandues par les études.
Et ce qu’ils appellent : un destin. Ils demandent le droit au destin. Un destin, c’est-à-dire, un futur.
Ils ont fui le sans futur. Maintenant ils sont sans papiers et sans définition. Un jour leur histoire reprendra là où elle a été violemment sectionnée. Espèrent-ils.
" Prenez mon histoire, racontez-la, faites qu’elle ne soit pas une morte sans sépulture et que nous n’ayons pas vécu nos modestes et précieuses existences sans laisser trace ni descendance. "
C’est ici qu’entre en scène l’accessoire magique dont on n’avait pas calculé le pouvoir et le rôle ultérieur : le magnétophone. On croyait écouter au présent et pendant quelques heures partager le pain d’exode offert par ces amis soudains. Mais le magnétophone aura recueilli plus que le récit. La musique tremblée des voix, la psalmodie, les messages des timbres et des soupirs, le récit mais avec ses souffles, ses larmes, ses silences, ses rafales de vents, ses chahuts de vagues, le récit avec son acteur et son poète personnels.
Le récit, sur le vif, au présent instantanément éternel.
(Extrait du programme du spectacle)
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