Un moment de conversion
par Hélène Cixous

Du dehors, du monde extérieur, de la scène du monde, le " World Stage " dont nous parlait Shakespeare, voilà qu’arrive dedans un Théâtre une parcelle d’un peuple errant, fouetté par le violent ouragan chinois. La tribu entre vite se mettre à l’abri.
Voilà que ce Théâtre, celui-ci, (ou bien un autre), ne fait plus de théâtre, on n’y pense même plus. Il y a urgence : la menace de mort, d’exil, d’anéantissement qui accompagne le peuple tibétain, est venue camper chez nous. L’imminence nous mobilise. Soudain nous avons sous les yeux la peine de tout un peuple qui jusqu’à hier se tenait à des milliers de kilomètres de notre attention. Aussitôt tous les rôles font une révolution sur eux-mêmes : le théâtre n’est plus le lieu des représentations. Le voilà qui devient la maison du présent. Et quel présent ! Un présent tendu, fragile, menacé d’une interruption mortelle.
On sent le temps. Les jours sont accordés un à un, comme à des condamnés. C’est que le peuple des hébergés tibétains a osé faire un redoutable pari - sur la compréhension ou l’esprit de justice.
Depuis leur arche provisoire ils lancent aux Etats du monde indifférent un appel insistant à la reconnaissance : " avouez enfin, une fois pour toutes, que le Tibet existe ".
La grande oreille politique fait la sourde, bien entendu.
Chaque partie du tout campe, tenace, sur ses positions. La guerre est d’usure. Ça peut durer longtemps. Mais ça ne peut pas durer éternellement. La fin approche.
Cependant, dedans, sous la charpente accueillante on vit. C’est cette vie, rapidement improvisée, que nous racontons. Elle n’est ni plus ni moins extraordinaire que ces survies improvisées dont nous rêvions enfants depuis Robinson Crusoe. On bricole, on revient à l’expérience nomade. Comme si on était sous la tente. Ou dans une citadelle assiégée. On connaît les problèmes d’approvisionnement. On attend.
On attend. On dés-espère.
Tout cela sans héroïsme. Il n’y a ni ténor ni diva. Des gens. Nous vous.
Ce dépouillement collectif ne fut pas calculé. La surprise acceptée a désarmé tout le monde. La prétention, la présomption, la satisfaction, sont laissées dehors pour quelque temps. On a le courage de décrocher, d’abandonner des postes. Sans héroïsme. Cela se fait. Pas de tambours et de trompette. On se dépasse un peu. Du coup se produisent des phénomènes imprévus dans les destins légèrement bousculés : des grâces se manifestent, des petites révélations des cœurs ; des personnes grincheuses laissent échapper une tendresse cachée.
Comme vous le voyez, il ne s’agit pas simplement du Tibet. Mais d’une modeste occasion inattendue d’être humains, provoquée par la chance d’une intrusion, celle du grand Tibet martyr. Ce sont les envoyés du pays fabuleux qui sans avoir rien calculé, viennent opérer chez nous une conversion, mais si transparente que même le mot " conversion ", si juste soit-il, est trop lourd pour la chose, trop chargé.
Les mots justement, je ne dois pas oublier d’en parler. Les mots aussi, bien sûr, sont de la même modestie ambiante. A la maison - car on est " à la maison " - entre nous - car il s’agit d’un " nous " simple et domestique - on se parle à demi-mots, par interjections, signes, d’ailleurs ce nous est à moitié tibétain. Alors circule sous notre toit une langue de bric de broc et de tashi delek, légère, gaie, économe, urgente, allusive. L’auteur elle aussi est suspendue et " improvisée ". Elle tient bien un journal, mais vraiment en cachette.
Combien de temps et jusqu’à quand cette brève et minime humanité va-t-elle tenir ensemble ? Un jour, trois nuits, six nuits ? Du dehors les échos arrivent dans la nacelle, commentaires des journaux, criants silences des gouvernements, chœur des associations.
Ce qui se fait très rare, c’est le sommeil. A neuf cents, on dort difficilement. Peu à peu cette insomnie, une petite calamité, prend un autre visage plus sérieux : ne s’agirait-il pas, sous la mine familière et agacée des dormeurs dérangés, de l’approche de ce que le bouddhisme appelle : l’éveil ? Sans que personne ne le décide ou sache, une légère sagesse se répand sur le plateau.
La compassion gagne. Un moment.
C’est un moment de partage et de reconnaissance.
(Fiche-programme du spectacle)
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