La création collective, mythes et réalité - La cité des utopies

par Marie-Louise Bablet , Denis Bablet

« Ignorez-vous ce qu’il en coûte à ceux qui osent changer la masse des idées reçues » [1]. Claude-Nicolas Ledoux

1968 : l’année d’une grande révolte, d’une crise majeure qui ne relève pas seulement du politique mais touche profondément au vivre.

Année des rêves entr’aperçus et, qui sait, près d’être réalisés ; année aussi de la répression et de la déception. Et cet été des rêves avortés, voici que le Théâtre du Soleil le passe dans la cité des utopies que Claude-Nicolas Ledoux a imaginée deux siècles plus tôt sans pouvoir mener sa réalisation jusqu’à son achèvement.

D’admirables bâtiments d’un dix-huitième siècle austère, dépouillé de toute fioriture, premier pas vers un immense ensemble : "On verra des usines importantes, filles et mères de l’industrie, donner naissance à des réunions populeuses… Une ville s’élèvera pour les enceindre et les couronner… Les environs seront embellis d’habitations consacrées au repos, aux plaisirs, et plantés de jardins rivaux de l’Eden (…)" [2]. Les comédiens du Théâtre du Soleil savent-ils seulement que Ledoux a condamné le théâtre de son temps et son architecture comme eux celui du leur : "La forme des théâtres ressemble aux lieux destinés à lancer la balle d’un paumier ; c’est une ornière à pic où les passions de tous genres remuent leur vase, où le souffle du spectateur exhale sa corruption et répercute sans cesse les poisons qu’il avale. La cupidité tient une partie du public debout pendant deux heures dans un parc moutonnier. C’est là, oui là, où nos semblables, où l’espèce la moins favorisée de la fortune est tellement saccadée, comprimée qu’elle pue le sang" [3].

Rencontre fortuite, qui peut prendre valeur de symbole.

Mai 68, le Théâtre du Soleil l’avait vécu comme les autres, avec des degrés d’engagement individuel divers. Pas de "grandes déclarations", pas de prises de position officielles. En revanche, pendant la grève (un mois, de mi-mai à mi-juin), la troupe avait joué La Cuisine dans des usines ; elle avait longuement discuté avec les ouvriers, de leurs conditions de vie, de ce qu’ils attendaient du théâtre (La Cuisine "reproduisait" un processus qu’ils ne connaissaient que trop, et ils émettaient le vœu que le Soleil leur apporte plus tard "du vrai théâtre"). Si le Théâtre du Soleil avait d’instinct soutenu les étudiants auxquels il se sentait étroitement lié, cette rencontre avec le monde du travail (il était déjà en contact avec lui par les collectivités et les discussions à l’issue des représentations de La Cuisine) devait susciter une prise de conscience au sein de la troupe : pas de transformation immédiate, mais un glissement progressif vers des préoccupations qui iraient en se radicalisant.

Après un mois de reprise du Songe à Médrano, la troupe s’était retrouvée sans engagement. La tournée en URSS et le Festival de Bourgogne avaient été annulés. On était au bord de la faillite. Le Songe, qui avait coûté environ 200 000 F., était loin d’être amorti par les trois mois d’exploitation. Lorsque le Théâtre du Soleil s’était vu prêter pour l’été par le Conseil Général du Doubs les Salines de Chaux d’Arc-et-Senans, Ariane Mnouchkine avait offert aux comédiens de l’y rejoindre "s’ils n’avaient rien de mieux à faire" ; elle en attendait cinq ou six. C’est toute la troupe qui débarqua, femmes, hommes, enfants, une quarantaine.

Les voilà donc réunis pour quelques mois de vie commune, vacances studieuses dans un lieu privilégié propice à la retraite active. Dissipons d’emblée un malentendu. Sous la plume des journalistes les plus sérieux apparaît à plusieurs reprises le qualificatif de "communautaire" à propos de la troupe ou de sa vie. Il est faux. Que ce soit Georges Bonnaud, Ariane Mnouchkine ou Jean-Claude Penchenat, les Soleil disent à propos de tel séjour (été 64 en Ardèche, été 67 en Bourgogne chez T. Lasry, été 68 à Arc-et-Senans) : "Là, nous avons vécu en communauté", c’est-à-dire ensemble, tous sous le même toit. Organisation d’une vie collective, partage des responsabilités, distribution des corvées, travail en commun. Ce qui n’exclut pas la liberté d’isolement et le respect de l’individu. A aucun moment le Théâtre du Soleil ne sera un phalanstère ni une véritable "communauté" (chacun a son domicile), même si, en 1964, il en a eu le projet - vite réprimé parce qu’irréaliste.

Vivant sur les recettes du dernier mois d’exploitation du Songe, on s’offre le luxe d’accorder du temps à la réflexion : on fait le point, on prend du recul, on juge, on jauge les dangers de l’institutionnalisation. On jette un regard clair sur la vie derrière soi, sur le travail effectué : dans quelles conditions, au prix de quelles difficultés, pour quelles réussites sur le plan artistique et avec quel impact sur le public.

Réflexion et analyses ne sont jamais purement théoriques. On les mène parallèlement à un travail dans le concret qui va radicaliser certaines positions, renforcer des orientations, en dessiner de nouvelles. Avec Les Petits Bourgeois le Théâtre du Soleil témoignait de la difficulté de vivre, avec Le Capitaine Fracasse il disait son appétit de vivre ; au moment où il fait retraite à Arc-et-Senans il rêve une vie nouvelle : c’est à mettre en scène cette utopie qu’il consacrera désormais ses efforts. Rien de péjoratif ou de négatif dans ce terme, bien au contraire. L’utopie est riche de force positive, progressiste. Ce sont les utopies qui font avancer le monde, même si elles sont temporairement écrasées ou trahies ; elles font appel à ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, à sa lucidité, à son intelligence, à sa passion. Rêver une vie nouvelle, c’est travailler à en créer, par ses propres moyens, les conditions. Rêver une vie nouvelle, c’est aussi pratiquer un théâtre nouveau.

A Arc-et-Senans, on lit des textes, beaucoup de textes : Shakespeare, les Elisabéthains, des pièces chinoises et japonaises. Rien n’accroche. L’ennui, le doute s’installent.

Riches des expériences d’improvisation à la Stanislavski, du training intensif durant La Cuisine et Le Songe (exercices sur les animaux, les matières, les sensations, travail avec le masque, mime, gymnastique, approche de la commedia dell’arte), les comédiens se mettent à broder sur des canevas de commedia dell’arte, sur des numéros de cirque, avec ou sans masque. "L’imagination au pouvoir" ; ce slogan de mai 68 est pris à la lettre à Arc-et-Senans, où s’ouvrent toutes grandes les portes de l’imaginaire : partir des formes populaires et en retrouver la sève, retourner aux sources du théâtre qui est "jeu" (car c’est bien là le mot-clef du théâtre selon V. Meyerhold [4]), un jeu à la fois mode d’expression et source d’un plaisir partagé par l’acteur et le spectateur.

Si au moment de l’Age d’or a lieu une rencontre spirituelle entre le Théâtre du Soleil et Jacques Copeau, c’est dès les improvisations d’Arc-et-Senans que les comédiens du Soleil auraient pu se référer à lui :

"L’improvisation. C’est un art que je ne connais pas, que je vais étudier dans son histoire. Mais je vois, je sens, je comprends qu’il faut restaurer cet art, le faire renaître, l’aider à revivre, que lui seul nous rendra un théâtre vivant : une comédie et des comédiens. Sortir de la littérature (…)" [5].

Mais Arc-et-Senans ce n’est pas seulement cette pratique, cette recherche concrète apparemment conduite en vase clos, c’est aussi un contact direct - un seul soir, mais déterminant avec le public local, "naïf" au vrai sens du terme, c’est-à-dire non contaminé par le parisianisme et les snobismes de tout crin. Un public qui sait adhérer, prendre part. Voilà que sur une estrade dressée devant les gens du pays qui avaient demandé "à voir" on joue à la lumière de lampions un spectacle composé d’une série de scènes que les comédiens improvisent sur des canevas.

Miracle ! On peut se passer du texte littéraire ! On peut improviser directement en public ! Ce spectacle-là prend valeur de test.

Le travail sur les clowns a permis de plonger en soi, d’en ressortir pour montrer des personnages dépouillés de tout naturalisme en prenant par rapport à eux, comme par rapport au monde, la distance, le recul qui permettent et suscitent le jugement. Comme le dit bien Sophie Lemasson, le clown offre "à chacun la possibilité d’exprimer un discours personnel en le transposant dans une figure "traditionnelle" qui permet au comédien de se dépasser dans une discipline à la fois esthétique et collective" [6].

Certes ces mois passés loin de Paris ont été un moment de détente et de réflexion, par plaisir et par besoin. Sur le plan de la vie de la troupe, ce fut une expérience de vie collective qui "cristallisa le noyau" (Fr. Descotils) sans pour autant éviter des départs dus à des motifs politiques ou artistiques. Ce fut aussi comme un stage d’été améliorant la formation du comédien et l’engageant sur la voie d’une création collective, renforçant ses pouvoirs et modifiant par là-même les rapports entre acteurs et metteur en scène. Transformation radicale qui sera sensible dans tous les spectacles ultérieurs. Les modes de création seront autres : plus d’auteur dramatique au sens traditionnel du terme, plus de metteur en scène guide absolu imposant l’interprétation pré-déterminée d’un texte, mais des relations nouvelles -et qu’il faudra définir progressivement - entre Ariane Mnouchkine et les comédiens.

L’expérience d’Arc-et-Senans marque donc un tournant dans l’histoire du Théâtre du Soleil. Certes le passé n’est pas oublié, même s’il est assimilé. Il n’est jamais renié quand bien même on le dépasse. Il n ’y a point de solution de continuité entre Le Capitaine Fracasse et 1789. Mais le Théâtre du Soleil est un organisme vivant qui change de visage sans pour autant empêcher qu’on le reconnaisse. Il réagit à sa propre vie interne comme au monde qui l’entoure. Après Arc-et-Senans il ne sera plus exactement ce qu’il a été. Et pourquoi ne pas déceler aussi comme une volonté plus ou moins consciente, mais à coup sûr plus apparente, de pratiquer un théâtre autre, un théâtre plus populaire. Peu de temps avant les événements de 1968 Ariane Mnouchkine avait émis plus que des doutes sur la possibilité de faire, dans notre société, un véritable théâtre populaire [7]. Sans doute ces réserves ne quitteront-elles pas son esprit, mais l’histoire du Théâtre du Soleil depuis 1968 tend à prouver qu’il s’est transformé, qu’après les succès - un peu parisiens pourquoi ne pas le dire ? - de La Cuisine et du Songe il s’est tourné plus résolument vers l’expression de la peine des hommes et l’évocation de leurs utopies toujours en marche. En dépit des échecs, Ariane avait déclaré : "II ne s’agit pas de dire : puisque je ne connaîtrai pas l’aboutissement de cette évolution, de cette révolution, je me résigne. Il s’agit d’apporter sa goutte d’eau, et d’envisager tout ce qui est possible. Moi, je ne sais pas" [8].

1789,1793, L’Age d’or sont d’une certaine manière une façon de le savoir : aider l’homme à la lucidité à travers un regard aigu sur l ’histoire du passé et de notre aujourd’hui, offrir le plaisir de voir, aider à mieux comprendre notre vie.

Mais avant 1789, il y a Les Clowns, conséquence directe d’Arc-et-Senans. "L’envie nous vient", lit-on dans le programme "de passer de l’exercice au spectacle en confrontant les clowns avec les situations les plus évidentes de la vie d’un homme".

C’est grâce à Gabriel Garran, qui les accueille, que Les Clowns peuvent être créés sur la scène du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers au printemps 69. Une rencontre : le cirque et la vie.


BABLET Denis et BABLET Marie-Louise, Le Théâtre du Soleil ou la quête du bonheur, diapolivre, Editions du CNRS, Paris, 1979

[1] Claude-Nicolas Ledoux, cité par Stéphane Cordier, La Séduction du merveilleux. Claude-Nicolas Ledoux. Etienne-Louis Boullée. Jean-Jacques Lequeu, diffusion Nouveau Quartier latin, Paris, 1975, p. 15.

[2] Claude-Nicolas Ledoux, in De l’Architecture (1804), cité par Sophie Lemasson, 1789, Création collective du Théâtre du Soleil. Etude de mise en scène, mémoire de maîtrise, 1970-71. Manuscrit dactylographié p. 7.

[3] Claude-Nicolas Ledoux, cité par Stéphane Cordier, in La Séduction du merveilleux ..., op. cit. p. 10.

[4] cf. V. Meyerhold, Le Théâtre théâtral, traduction et présentation de Nina Gourfinkel, Paris, Gallimard, 1963, p. 100.

[5] Jacques Copeau, texte datant de 1916, publié dans Jacques Copeau, Registre 1. Appels, Paris, Gallimard, Col. "Pratique du théâtre", 1974, p. 187.

[6] Sophie Lemasson, 1789..., op. cit. p. 8.

[7] cf. Ariane Mnouchkine, "Une prise de conscience", op. cit., pp. 119-126.

[8] Ibidem, p. 124.


  • Traduction automatique :