La part du rêve (2) - le songe d’une nuit d’été, libérer l’inconscient

par Marie-Louise Bablet , Denis Bablet

Aucun lien apparent entre La Cuisine et Le Songe d’une nuit d’été de W. Shakespeare créé dix mois plus tard.

La pièce est, une fois encore, proposée par Ariane Mnouchkine qui "rêve depuis toujours de monter Le Songe (…). Si on ne montait pas les œuvres qu’on aime, même si elles sont très difficiles, ce ne serait pas la peine de faire du théâtre" [1].

L’amour qu’on a d’une œuvre est une raison suffisante pour la monter.

Ariane Mnouchkine disait que les deux activités essentielles de l’homme sont le travail et l’amour, et qu’il est important de réussir les deux. La Cuisine est au travail ce que Le Songe est à l’amour ; "à toutes les sortes d’amour, l’amour fou, l’amour qui se cherche, l’amour galant, le désir dans toute sa violence" [2]. Voilà le thème majeur de cette pièce qui jusqu’à aujourd’hui était considérée comme un divertissement agréable. Freud est passé par là, la psychanalyse, Yan Kott aussi, l’exègète de Shakespeare notre contemporain dont Ariane Mnouchkine ne nie pas l’influence ("il ressent bien la dimension psychanalytique de la pièce").

"Le Songe d’une nuit d’été est la pièce la plus sauvage, la plus violente dont on puisse rêver. Un fabuleux bestiaire des profondeurs dont le sujet n’est rien moins que ce "Dieu furieux" qui sommeille dans le cœur des hommes. Tout y est direct, brutal "naturel". Aucune féerie, aucun merveilleux, mais du fantastique avec ce que le fantastique a de vénéneuse angoisse, de terreur" [3] .

Pièce "sauvage", "ésotérique", "sensuelle", directement branchée sur l’inconscient dont elle ouvre les portes, sur les interdits qu’elle libère, sur le désir et l’ambiguïté sexuelle. Deux mondes y cohabitent, voire s’y affrontent. Celui des dieux, celui des hommes. Que les hommes transgressent les lois et pénètrent dans les domaines réservés aux dieux, alors ils deviennent leurs jouets. Si Obéron est le grand instigateur de ces farces divines, c’est Puck, cet Eros incarné, qui tisse la gigantesque toile d’araignée, qui déverse avec volupté et malignité le suc dans les yeux des hommes comme de la reine Titania et contemple avec délices les imbroglios qu’il suscite, favorisés par la lune dans ce qu’elle a de diabolique puissance.

Pour Ariane Mnouchkine, "à côté du Songe, les pièces les plus audacieuses d’aujourd’hui paraissent apprêtées et faussement compliquées" [4].

Monter Le Songe, c’est, pour elle, "parler aux gens", c’est apporter sa "goutte d’eau", c’est "changer quelque chose au monde" [5].

C’est une gageure, le Théâtre du Soleil en est conscient. Sur le plan financier, c’est un vrai suicide ; la pièce ne pourra être exploitée que deux mois et demi à Médrano, le contrat avec Bouglione expirant le 28 avril 68.

Sur le plan professionnel, c’est plus sérieux encore ; "On va probablement se faire descendre… mais il faut risquer" [6], il faut "prouver que La Cuisine n’était pas un accident et que nous pouvons devenir une vraie compagnie" [7].

Enfin, sur le plan artistique, "c’est dément de monter Le Songe" [8], pièce réputée injouable, en France particulièrement. Pourquoi ?

A cause de la tradition, celle qui date de l’époque qui a ressuscité Shakespeare, le romantisme. Celle qui veut qu’on joue cette pièce dans des décors de carton pâte hérités de la décoration théâtrale traditionnelle du théâtre à l’italienne décadent du XIXe s., toiles tremblotantes, "charmilles" et "petites fleurs" peintes, fausse herbe sur le sol, "miévreries" hétéroclites de mauvais goût. Celle aussi qui fait de la pièce un divertissement comprenant tout un fatras de "gentilles fées", de "lutins", de farfadets et autres "esprits ailés" portant tutus ou ailes de gaze et se balançant dans les cintres au bout d’un fil… Qui d’entre nous, avant 1968, a vu un Songe qui n’en soit pas encombré ?

"Le plus difficile est de se défaire de la tradition" [9].

Jouer un classique aujourd’hui, c’est le voir avec des yeux d’hommes du XXe s., découvrir en lui tout ce qui parle au monde aujourd’hui. Ce n’est pas y plaquer des théories ou des intentions. C’est en fouiller les richesses latentes ou insoupçonnées, c’est y puiser une sève pour notre présent.

Metteur en scène, Ariane Mnouchkine est, avec sa compagnie, le créateur du spectacle. Elle fait de la pièce une "lecture" personnelle, elle en a une certaine "vision" (elle dit modestement "point de vue"), qu’elle fait d’abord partager à ceux qui sont chargés avec elle de lui donner forme, puis à ceux à qui elle destine le spectacle, le public.

A travers Le Songe, le Théâtre du Soleil remet en question sa pratique théâtrale et sa vision du monde ; toutes les questions qu’il s’est posées, c’est au spectateur qu’il va les poser : texte et traduction, compréhension et interprétation des personnages, lieu scénique.

Le texte peut-il être joué dans les versions françaises connues, de François-Victor Hugo à Jules Supervielle ? "Une traduction, c’est toujours une trahison", déclare le traducteur et adaptateur Philippe Léotard, "l’on doit choisir de sacrifier certaines parties pour la compréhension de l’ensemble’’ [10]. La troupe a commencé à répéter sur la traduction de Jules Supervielle ; trop littéraire, les comédiens ne peuvent pas la "mettre en bouche". On dépouille le texte de ses "joliesses" au goût de l’époque ; toutes les niaiseries sont gommées au profit du fantastique : plus de fées, mais des hommes et leurs fantasmes concrétisés par des demi-dieux, des êtres de chair et de sang.

Le Mid Summer Nights’Dream, un rêve d’une nuit de la mi-été, de cette "nuit de la Saint Jean" où tout est permis, tout est possible.

Tout est permis aussi au metteur en scène. Comme par exemple d’engager deux danseurs pour interpréter les rôles de Titania et d’Obéron ; tant pis s’ils "disent" moins bien le texte. Ce qui compte, c’est le rayonnement de leur présence charnelle. De supprimer la berceuse chantée à Titania par une fée, et de la remplacer par une danse qui exprime physiquement "sa nostalgie d’être seule et ses désirs enfouis. La chanson est un air féerique, la danse un geste fantastique, l’une est immatérielle, l’autre charnelle" [11]. D’introduire aussi l’exotisme et le modernisme d’instruments à percussion et vibration, musique composée par J. Lasry au cours des répétitions à partir d’airs fredonnés par les comédiens, tantôt envoûtante, tantôt agressive, teintée d’hindouisme ou de jerk, elle contribue à éveiller les profondeurs de l’inconscient.

La tâche la plus malaisée, semble-t-il, est de trouver une forme qui traduise visuellement ce monde fantastique, non naturaliste, libéré par l’imagination.

Des options :

Bannir la couleur verte des costumes et des décors (arbres, herbe, mousse, etc.) ; on jouera dans des tons gris et noirs.

Réduire le nombre de lieux (désert, place, forêt, clairière, antre de Titania, palais).

Les élucubrations sont longues : on cherche, on tâtonne.

Alors qu’une première série de costumes est faite, Ariane Mnouchkine s’aperçoit qu’ils ne collent pas avec l’esprit de sa mise en scène. Il faut tout refaire : coût 10 000 F.

Le décorateur, R. Moscoso, apporte chaque jour de nouveaux projets, rien ne va.

Partis de l’idée d’Afrique, de cérémonies africaines, de forêt tropicale, on cherche une atmosphère d’alcôve, puis quelque chose de plus ouvert, comme une clairière. "Pour le sol, dit R. Moscoso, le décorateur, j’ai travaillé sur l’idée d’un sol mouvant - mousse qui respire fourrure de fauve qui respire. J’ai trouvé comment la réaliser, j’ai fait une maquette avec une mécanique légère. Ariane Mnouchkine voulait quelque chose de plus doux, de plus sensuel. Soudain, en octobre, (après des jours de désespoir où Ariane Mnouchkine était prête à renoncer au Songe si on ne trouvait pas quelque chose en accord profond avec ce que nous pensions), a jailli l’idée de fourrure d’animal : en aurions-nous les moyens ? Les 1 200 peaux de chèvres beiges tachetées de brun ne nous coûtent pas plus cher qu’une belle moquette. Pour la clairière (idée de lumière filtrant à travers des arbres), je montre un jour à Ariane Mnouchkine des planches usées par l’eau de mer que j’avais fixées par le haut ; elles pendaient en s’entrechoquant. Ariane Mnouchkine me dit "c’est ça". Nous avions trouvé les matières : à moi maintenant de "composer" le décor en fonction du lieu. Piste et hémicycle recouverts de fourrure, hémicycle fermé au fond par un rideau de lamelles de bois ajourées. La lumière serait un des éléments créateurs d’atmosphère, elle "animerait" le lieu".

Pour les costumes, Fr. Tournafond me dit : "Typer une époque était impossible. Nous partons de l’idée d’Afrique, puis, un personnage que l’on évoque mais ne voit pas (l’enfant volé au prince hindou dont Titania est amoureuse et Obéron jaloux) nous fait penser à l’Inde, mystérieuse et lointaine. Pour les gens de cour, pantalon et tunique blancs inspirés de la tenue masculine hindoue. Pour les demi-dieux, blue-jeans et torse nu, ou cuir et peau nue. Pour les artisans, costumes inspirés de ceux de la classe ouvrière du XIXe s., avec quelques rouges vifs soulignés par le maquillage".

Le Songe est travaillé dès le début de l’exploitation de La Cuisine, avec des improvisations sous le masque qui obligent les comédiens à un jeu d’une dimension nouvelle, hors de l’histoire et du temps. On passe les vacances chez les Lasry, famille de musiciens dont le fils compose la musique du spectacle. On y vit en communauté. Les artisans travaillent d’abord sans texte, toujours selon la méthode Stanislavski, en s’imaginant à leur travail (chacun à son établi). Dès septembre, on répète avec les comédiens engagés de l’extérieur. Des problèmes surgissent. Les danseurs n’ont jamais "parlé", les comédiens n’ont jamais "dansé". Et on n’a encore trouvé ni scénographie ni costumes qui s’accordent vraiment avec l’esprit de la mise en scène. La tâche n’est pas aisée :

"Quand la mise en scène est en train de se faire, quand elle n’est pas achevée, il est difficile de "voir" le spectacle" (Fr. Tournafond) ; et, en corollaire, le metteur en scène aime que l’on répète en costumes le plus vite possible, en tout cas un mois avant la première…

Lorsqu’on se heurte à une difficulté, on peut se laisser aller à la facilité, trouver des effets gratuits. Le texte est si riche qu’il reste toujours quelque chose ! Mais je refuse absolument cette tentation. Alors, on recommence, on cherche. Parfois on revient, après 3 mois, à une première interprétation, mais toute cette recherche n’a pas été inutile" [12].

Le théâtre est un artisanat.

Annoncé pour janvier, Le Songe est créé le 15 février 68. Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil on tenu la gageure. Malgré les cris des quelques détenteurs-de-la-véritable-tradition-shakespearienne…

Le Songe est un triomphe. Le décor, par l’audace de sa matière, cette fourrure qui "somptueusement, renvoie à notre animalité" [13], par l’originalité de son utilisation - les acteurs s’y roulent, y rampent, y font la culbute -, par la beauté de ses éclairages - filtrés et tamisés par les lamelles de bois - remporte tous les suffrages. Ce n’est pas la forêt d’Obéron et de Titania, c’est Obéron et Titania "dans l’atmosphère d’une forêt" [14] et bien davantage… poésie et magie d’un lieu hors du temps, envoûtement d’une musique exotique (orientalisante), ensorcellement d’une chorégraphie, enchantement d’un texte rajeuni (tant pis si on n’entend pas toujours ce que disent Ursula Kubler et Germinal Cassado. "Ce que perd le texte, la mise en scène le gagne", dira un critique intelligent [15]) par une mise en scène où rigueur et fantastique vont de pair.

La Cuisine est la révélation de la saison 66-67 ; Le Songe celle de 67-68.

Mais le spectacle n’a pas la même portée que le précédent : le "classique" est plus ardu que le "contemporain", plus ésotérique. Si la salle est pleine tous les soirs, le public est d’une origine sociale plus uniforme. Le dossier de presse est mince, bien que les revues lui consacrent de longs articles. Aurait-on peur de cet "univers étrange et terrible de nos rêves" ? [16]

Parallèlement au Songe, le Théâtre du Soleil "produit" un autre spectacle, pour enfants celui-là : L’Arbre sorcier. Jérôme et la tortue. Mis en scène par Catherine Dasté, écrit, composé et dessiné par des enfants de 7-8 ans d’une école primaire de Sartrouville ; décors de Bernard Manessier, costumes d’après les dessins des enfants. Les comédiens du Soleil qui ne jouent pas dans Le Songe y participent. L ’histoire est celle de Jérôme et de son amie la tortue. Ils ont fait un beau voyage. Endormis dans une forêt magique, ils sont étonnés d’entendre une fleur leur parler. S’ils réussissent à sortir de la forêt enchantée, ils sont fait prisonniers par des êtres bizarres, les "médailleux", qui passent leur temps à jouer pour gagner des médailles. Jérôme et la Tortue n’échapperont pas au "jeu" s’ils veulent rentrer chez eux.

Ce spectacle, très haut en couleurs, a deux qualités majeures : la fraîcheur et la gaieté.

Quand on connaît la bêtise, le mauvais goût de tant de "spectacles pour enfants", synonymes de médiocrité, on comprend le souci du Théâtre du Soleil de soutenir une entreprise pleine de fantaisie, tremplin à une imagination trop souvent étouffée dans l’œuf.

Dans la qualité des spectacles qu’offre le Théâtre du Soleil il y a toujours ce respect d’un public à qui l’on veut donner le plaisir et la connaissance.

"Je considère le théâtre comme une nourriture. Je voudrais que le théâtre donne des forces à ceux qui le font, y compris le public. Sa fonction sociale me paraît évidente, dans la mesure où, d’un beau spectacle, vous sortez confirmés dans vos opinions ou éclairés sur des possibles dont vous n’aviez que vaguement conscience" [17].

Cette déclaration d’Ariane Mnouchkine, qui date du début de 68, montre bien dans quel esprit a jusqu’alors travaillé le Soleil : se faire plaisir, mais aussi donner du plaisir ; se donner des forces, mais aussi en donner ; prendre conscience, mais aussi inciter à une prise de conscience.

Lorsque le Théâtre du Soleil interrompt les représentations du Songe en juillet 68, il ne se doute pas qu’une étape définitive de son évolution est franchie.

BABLET Denis et BABLET Marie-Louise, Le Théâtre du Soleil ou la quête du bonheur, diapolivre, Editions du CNRS, Paris, 1979

[1] Interview d’A. Mnouchkine par Colette Godard in Les Nouvelles Littéraires, 30.3.67.

[2] Interview d’A. Mnouchkine par E. Copfermann in Les Lettres Françaises, 7.2.68.

[3] cf. le programme du Songe.

[4] Ariane Mnouchkine citée par Ph. Madral, in L’Humanité, 20.2.68

[5] Ariane Mnouchkine, "Une prise de conscience", propos recueillis, in Le Theatre 1968, cahiers dirigés par Arrabal, Paris, Christian Bourgois, p. 119.

[6] Interview d’A. Mnouchkine par Colette Godard, in Les Nouvelles Littéraires, 31.8.67.

[7] Ibidem. 15.2.68.

[8] Ibidem.

[9] Ibidem.

[10] Interview d’E. Copfermann, in Les Lettres Françaises, 7.2.68.

[11] J. Nichet, in Etudes, avril 68.

[12] Interview d ’A. Mnouchkine, in Les Nouvelles Littéraires, 15.2.68.

[13] R. Saurel, in Les Temps modernes, avril 68.

[14] Adolphe Appia, "Comment réformer notre mise en scène", in La Revue, Paris, 1er juin 1904, p. 347.

[15] J. Nichet, in Etudes, avril 68.

[16] G. Sandier, in Elle, 4-4.68.

[17] A. Mnouchkine, "Une prise de conscience", op. cit., p. 120.


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