Traduire / Urgence / Voix
Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !
Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.
Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.
TRADUIRE
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : C’était la première fois que j’étais amenée à devoir traduire avec vraiment une responsabilité. Ce n’était pas une traduction quotidienne, et c’était énorme, parce que les langues* sont très différentes. Les mots ou les tournures de phrases sont porteurs de sens ancestraux, ou vont dire beaucoup d’autres choses que ce qu’ils disent. Quand j’ai commencé à traduire pour Ariane, je me rendais compte de cela : « ce qu’il dit n’est pas seulement ce qu’il dit ». Il y a la poésie de la langue*, les images qui, si je les traduis mot à mot en français ne veulent peut-être rien dire, mais qui révèlent des choses et témoignent d’une manière de penser. Alors, je me suis mise à traduire au mot à mot, et au fur à mesure que je traduisais ainsi, je me rendais compte qu’Ariane, à travers l’étrangeté de nos expressions, étrangeté qui pour nous est familière, commençait à percevoir, palper et comprendre cet univers. Et cela m’a soulagée d’un énorme poids. Quand on est biculturel et qu’on voit ces petites finesses, on se dit toujours : « ça, c’est intraduisible, ça, c’est de l’ordre de ceux qui l’ont vécu. » Mais avec uniquement la transmission du mot à mot et parfois un petit éclaircissement, je me rendais compte qu’Ariane percevait tout. Elle comprenait tout de par les mots eux-mêmes, et je me suis dit : « voilà, on n’a pas besoin de faire du forcing »...
Je suis pratiquement née ici, mais j’ai grandi avec un père qui était extrêmement sensible à la poésie iranienne, à la culture iranienne et j’ai toujours baigné dedans, et quand je voulais faire partager à mes amis des poèmes que je leur traduisais, il y avait toujours un sentiment de frustration : « mais comment je vais faire passer ça ? » Et ça m’a beaucoup soulagée, cette expérience-là de traduction, de savoir qu’on est capable de transmettre. On n’est pas obligé de tracer de gros traits noirs, il faut faire confiance à chaque individu de pouvoir totalement percevoir, ressentir à sa manière cette différence. Et parfois, je me suis dit : « mais c’est pour toi que c’est une énorme différence, les autres le perçoivent beaucoup plus familièrement. » Et en commençant à donner des cours de persan, des comédiens ont commencé à poursuivre aussi le travail de la langue* persane... dans leur corps, ça se voyait qu’ils l’avaient intégré. Dans la manière dont ils s’inscrivaient dans les improvisations iraniennes, la transmission avait été faite.
FRANÇOISE LAUWAERT : Charles-Henri m’a dit que ce qui a finalement fixé les dialogues, c’était la nécessité de sous-titrer...
ARIANE MNOUCHKINE : Ça se serait fixé, on n’aurait pas joué le spectacle en improvisation, mais il a tout à fait raison. À un moment donné, la fixation devenait précise grâce aux sous-titres. Cela dit, il a encore changé les sous-titres récemment parce que les comédiens le lui ont demandé. Mais c’est vrai qu’à un moment donné, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un texte à cause de la nécessité de le sous-titrer. Autrement, on aurait continué à s’imaginer qu’il n’y avait pas du tout de texte dans ce spectacle.
URGENCE
CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mnouchkine) : Le 11 septembre a été pour tout le monde, et pour Ariane, un choc absolu, qui l’a remise en cause profondément. Et très vite après, en stage, elle a parlé de l’urgence : urgence du théâtre, théâtre de l’urgence. C’est quelque chose qui est venu aussi de sa perception des menaces* qui pèsent sur un mode de fonctionnement comme le nôtre. Sur un groupe humain comme le nôtre, une troupe qui est encore subventionnée et qui réussit pendant huit mois à travailler sur le monde contemporain sans avoir le souci ni la pression du résultat. Et ce laboratoire*, c’est quelque chose qu’on sent de plus en plus menacé.
VOIX
CHARLES-HENRI BRADIER : Pour un acteur français, passer par la langue* étrangère oblige aussi à transformer sa voix, à la faire devenir chant. C’est une forme de métaphore aussi, de transposition, qui nous a éloignés du réalisme et qui a beaucoup servi les acteurs, qui avaient besoin de cela pour nourrir leur imaginaire sur ces personnages.
ARIANE MNOUCHKINE : Ces récits*, je ne les ai pas donnés aux comédiens au début : je leur faisais écouter après, pour confirmer. Et après, j’ai compris l’impact émotionnel qu’ils avaient sur eux. Sur moi, ils avaient eu un impact très très fort au moment où je les avais écoutés, mais je ne me rendais pas compte que cela avait gardé cet impact même pour quelqu’un qui n’était pas face à la personne. Le premier, je crois que c’était celui de Nadereh que je leur ai fait écouter, et quand je me suis sentie pleurer à nouveau et que j’ai vu tout le monde qui pleurait, je me suis rendue compte qu’il y avait une force dans ce récit*. Et c’est là que je me suis dit : on va en entendre aussi dans le spectacle.
CHARLES-HENRI BRADIER : On pensait utiliser des projections de surtitres, mais aussi d’images, parce qu’on avait ce besoin de soutenir en quelque sorte notre théâtre par des images de vérité. Et on se demandait comment faire. Ariane avait une image très forte des voix devant le tunnel sous la Manche à Sangatte*, Eurotunnel, et elle se demandait comment faire pour qu’on puisse avoir cette sensation de train, et on pensait beaucoup au cinéma*, à l’image. Et le théâtre a petit à petit réussi sa métaphore. On a réussi, je crois, à créer cette ambiance de train. Ce besoin de vérité, on l’a récupéré en faisant venir les voix des réfugiés sur le plateau. Et ça c’est venu beaucoup plus tard. Ariane avait commencé à faire entendre certaines interviews aux comédiens, et en les entendant comme cela, en répétition, un jour, on a essayé d’en laisser avant une scène, et les choses résonnaient tout à fait justement, puisque ces interviews avaient été la nourriture* de l’ensemble des apparitions*. Il y avait toujours un mot, une intonation, un pleur qui faisaient que les voix de ces autres acteurs - ceux qui ne sont pas sur le plateau, mais qui sont aussi des acteurs du Dernier Caravansérail - étaient tout à fait justes.
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