Langue (originale) / Lieux / Maintenant
Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !
Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.
Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.
LANGUE (ORIGINALE)
CHARLES-HENRI BRADIER (assistant d’Ariane Mouchkine) : Très vite, les comédiens se sont mis naturellement à parler dans leur langue maternelle, puisqu’ils racontaient* les histoires de ceux qui étaient un peu leurs frères, leurs cousins... ou leurs propres histoires. Shasha a parlé très vite en persan, Sarkaw en kurde, Elena en russe. Les Australiens*, Astrid et Jeremy, quand on a commencé à parler de l’Australie*, parlaient en anglais, et c’est comme cela qu’il fallait que cela se fasse. Il y a quelque chose qu’ils ont donné sur l’Australie* qui est tout à fait singulier. C’est un travail aussi important que ce que Shasha a pu donner sur l’Iran. Il y a quelque chose qu’on découvre, qu’on reconnaît derrière eux, qu’on ne pouvait pas imaginer si un acteur français avait juste parlé en anglais.
ARIANE MNOUCHKINE : Quand on a commencé à parler en français, on s’est rendu compte qu’on était en postsynchronisation. Ça faisait film doublé, c’était insupportable. Mais tu vois, tout ça ce sont des choses qui naissent, c’est pour cela que c’est expérimental - pourtant je n’aime pas ce mot parce que ça fait « théâtre expérimental ». Tu fais une expérience, ça ne marche pas, donc tu fais autrement.
VIRGINIE COLEMYN : Les personnages étrangers sont plus faciles parce qu’on est beaucoup moins réaliste. On parlait des gromelos* au départ, ou alors quelques bribes de persan, et tout de suite, on était projetés dans une dimension beaucoup plus théâtrale. La preuve en est qu’il y a eu beaucoup, beaucoup de travail sur les équipiers de Sangatte*. On n’arrivait pas à trouver les équipiers. Et je crois que c’est parce qu’on parlait français et que ça devenait tellement, tellement quotidien. Tellement anodin. On relisait avec Delphine les premières moutures des textes de l’infirmerie de Sangatte*, et d’un autre lieu* : la friterie, mais on en rit maintenant, parce que c’était : « tiens, va vider la poubelle et ramène-moi un café » et on ne sortait pas de ça, c’était la glu. Il n’y avait pas de transposition, la force de la transposition.
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : On commencé tout de suite des cours de persan systématiquement, tous les soirs. Parce qu’on était plongés dans cet univers. Donc, on a fait des cours « classiques », avec de la grammaire ... pendant trois semaines et c’est comme ça que les comédiens se sont familiarisés. C’était pour avoir un outil de travail aussi, pour être immergés dans le bain. Les improvisations se faisaient en gromelo* et puis, selon les textes qui se dégageaient, je leur disais le texte en persan. Après, ils venaient de manière automatique me demander des textes en persan... ils ont appris leurs phrases en persan phonétiquement.
LIEUX
Ariane, lors des répétitions : Pour raconter* le monde, il faut que le public comprenne à chaque instant à quel endroit de la surface de la terre il est.
Le lieu est comme un masque de l’espace et un masque du temps dans ce spectacle.
DELPHINE COTTU : Une fois j’avais fait cette réflexion-là par rapport aux chariots*, j’avais dit : « c’est comme le masque ».
Ce spectacle est beaucoup parti des lieux : comment allait-on faire exister ces lieux, qui étaient déterminants pour raconter* l’histoire ? Puisqu’il y avait des ouvertures, des découpages un peu comme un cadre*, il fallait qu’à l’intérieur, nous nous placions d’une certaine manière. On avait toujours conscience qu’on était dans la boîte, peut-être comme quand on est derrière un masque, où l’on attend que d’un seul coup, l’acteur et le masque se rejoignent. Cela peut donner l’apparence qu’il y a un quatrième mur et que les spectateurs voient à travers le mur, mais en fait, à l’intérieur du lieu, j’avais toujours conscience que j’étais regardée, que, selon l’endroit où je me plaçais, j’allais faire vivre ce lieu-là différemment. C’était un jeu aussi, c’était une façon d’expérimenter cet espace : on passait et il y avait des endroits où l’on ne nous voyait pas.
Le tout premier lieu, c’était pour la scène de l’interrogatoire. Ils avaient fait une ouverture rectangulaire, et le juge sortait du cadre* ; on voyait juste son buste, et ça parlait énormément.
JEAN-CHARLES MARICOT : Les lieux ont été très vite là. Les grilles sont venues très tôt et elles avaient une puissance incroyable : il suffisait d’avoir les mains sur le grillage, qu’il y ait un trou là, et on y était. Pourtant, il y avait juste un bout de grillage, mais il y avait le cadre*. À regarder ainsi, tu voyais arriver un personnage, le grillage... et tu voyais tout.
DELPHINE COTTU : Nous avons un jeu qui est proche d’un certain réalisme. On ne devait pas composer, « faire des personnages », mais essayer de vivre ces gens-là. Ces lieux, puisqu’ils donnaient une forme très nette, nous dégageaient du réalisme. Ariane a accepté longtemps des improvisations où il ne se passait rien pendant une demi-heure, et puis, tout à coup, il y avait quelque chose qui se passait dans l’espace. Quand Jean-Charles a parlé des grilles avec les mains sur le grillage, c’était d’un seul coup comme si l’espace se concentrait, se densifiait. D’un seul coup, il y avait la vision de la personne, là, et on partait.
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : C’était un peu aussi comme si le lieu recelait les histoires. Je me rappelle, quand Sangatte* a été démantelé, on était quatre ou cinq à être partis avec Ariane sur cette espèce de champ dévasté. Pendant un an, deux ans, on y était tous allés voir, recueillir des bruits, et puis il y avait un bulldozer qui était passé ... il y avait les champs, il y avait des petits morceaux de tissu par terre et il continuait à y avoir les bruits des câbles. On regardait et il y avait la trace.
DUCCIO BELLUGI-VANNUCCINI : Il y avait des propositions faites dans le concoctage général et il y avait un moment où on avait l’image : « moi, je voudrais ça ». Après, il fallait la créer et on se demandait toujours « est-ce qu’il y a le cadre* ? est-ce que ce n’est pas juste pff... ? » Parfois on se demandait : « est-ce que ce ne sera pas un peu abstrait, juste un arbre ? » En fait, juste un arbre, ça pouvait fonctionner pour créer tout autour le décor. Concrètement, on écoutait les improvisations et on allait à l’atelier. Cela faisait partie de la préparation d’aller à l’atelier et de construire son lieu.
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : Parfois, on pouvait faire nos lieux sans trop embêter Serge et Duccio. Mais parfois, on avait besoin de plus que cela, et s’il y avait vraiment un lieu qui voulait apparaître, on avait besoin de Serge et de Duccio pour nous aider à mettre en place une grosse structure. Je n’ai pas le sens de la perspective, si je voulais faire une mosquée tout d’un coup...
DELPHINE COTTU : ... elle voulait faire toute la mosquée, Shasha, c’est ça le problème.
DUCCIO BELLUGI-VANNUCCINI : C’est juste ce que dit Delphine, il ne fallait pas faire toute la mosquée, il fallait faire la porte, l’entrée, il fallait faire quelque chose de très précis. On était arrivé quand même à faire un HLM entier avec ascenseur et ça marchait très bien. L’improvisation n’a pas marché, mais le lieu marchait très bien. Puis après, ce lieu, on l’a utilisé autrement et c’est devenu l’atelier de couture.
SARKAW GORANY : Je reviens à la comparaison avec les masques. Je crois que ces lieux, si on les voit, c’est parce qu’ils ont une signification commune pour les acteurs. Dans une scénographie, on ne voit pas tous la même chose, et s’il y a dix acteurs, chacun verra quelque chose de différent dans ce décor. Mais là, on disait : « c’est les rails », et pour nous, c’était les rails. Si le premier acteur ne te fait pas comprendre que c’est les rails, le deuxième le fera. Si le deuxième ne le peut pas, ce sera le troisième. Finalement, il y a quelqu’un qui va le faire sentir, que c’est des rails.
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : Chaque fois que la maison iranienne entre, je me fais Ah ! mon Dieu ! C’est hallucinant, hallucinatoire en l’espace d’une seconde de se retrouver exactement là-bas, par des petits objets, par des petites choses.
MAINTENANT
Ariane, lors des répétitions : Il faut que toutes les aventures individuelles soient jouées, vues, comprises. Cela se passe ce matin.
Il manque le harpon du présent. Ça se passe maintenant.
(à propos de la scène du berger dans le Caucase) Il faut comprendre qu’on est dans une région archaïque, mais de maintenant.
(à propos de la scène de l’interrogatoire en Australie) : On ne voit pas que l’Australie, on voit le monde d’aujourd’hui déjà, mais demain aussi.
ARIANE MNOUCHKINE : J’ai monté Tartuffe parce que cela parlait de quelque chose de violent, de virulent, de terriblement actuel. Shakespeare, bien sûr il parle aussi de maintenant, mais il parle de quelque chose de plus universel, qui est « de tous les temps », et j’ai envie de parler de quelque chose qui est de notre temps.
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Traduction automatique :
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