Djinns et duende / Epopée / Exotisme
Cette retranscription d’entretiens conserve un style très oral, nous vous remercions pour votre indulgence !
Les phrases en italique ont été prononcées lors des répétitions.
Les astérisques indiquent les mots faisant partie de l’abécédaire.
DJINNS ET DUENDE
MAURICE DUROZIER : Nous avons improvisé des scènes avec des djinns, parce que les djinns, ça fait partie de ce monde-là. On raconte beaucoup d’histoires qui se sont passées en Irak, Iran, Afghanistan et dans des cultures islamiques. Et je me suis rendu compte à un moment donné, que le Coran s’adresse aux hommes et aux djinns. Les premiers versets du Coran, c’est ça. Donc, pour ces gens, c’est une réalité. J’ai beaucoup travaillé avec les Gitans quand j’ai quitté le Théâtre du Soleil. J’ai fait tout le voyage depuis l’Inde jusqu’en Europe et j’ai écrit une pièce qu’on a jouée pendant de longues années. Les Gitans et les Tziganes, ils ont un rapport au monde de l’au-delà et pour eux, les fantômes, ça existe vraiment. Ce ne sont pas des êtres avec des draps blancs sur la tête. Non, ce sont des gens qui sont morts et qui peuvent revenir ou ne pas revenir si on ne fait pas certaines choses, si on n’accomplit pas certains rites*. Et pour une grande partie des musulmans, les djinns existent. Donc ils sont venus dans le spectacle, et finalement il n’est rien resté de ces scènes plus légendaires, plus mythologiques qu’on a faites. Mais par contre, dans mon esprit, parfois, je sens que les djinns sont là. Il y a un terme dans les spectacles flamenco, qui est le duende. Voilà, le duende c’est ça, c’est le djinn, c’est l’esprit, c’est le moment de grâce dans le flamenco. Souvent, c’est le moment où le chanteur s’échappe, où le musicien s’échappe, où le public leur échappe. On dit : « ce soir, il y avait du duende. » C’est l’esprit, le djinn. Parfois, dans ce spectacle ils sont là. On peut appeler cela les divinités du théâtre.
ÉPOPÉE
CHARLES-HENRI BRADIER : Ariane s’est rendu compte que le matériau qu’elle pouvait sortir de ces témoignages était un véritable matériau d’épopée. Il y avait déjà beaucoup d’histoires de héros ou d’Ulysse contemporains contenues dans le peu de choses qu’on avait entendues.
Ariane (23-10-02) : Rester dans l’Histoire sans être allégorique, mais en restant concret. Être dans ce grand mouvement pendant que nos dormons, pendant que nous rêvons...
EXOTISME
Ariane (22-10-2002) : On arrive à faire des choses plus complexes, plus profondes avec l’Iran qu’avec l’Afghanistan. Avec l’Afghanistan, c’est plus « ethnique ». C’est peut-être parce qu’en Iran, la société est terrible mais moderne. En Afghanistan, il n’y a pas de société, il y a des sociétés.
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : Pour moi, l’Afghanistan, c’est plus proche de l’univers des fables ou des histoires d’enfants qu’on nous racontait en Iran. Bien sûr qu’une femme iranienne est plus proche d’une Afghane que d’une femme française, mais cette petite différence, je la trouve énorme. Je la ressens vraiment.
On partage avec les Afghans la langue* et certainement une partie de notre histoire, l’Afghanistan a été un très grand carrefour, mais peut-être qu’il n’a pas été un carrefour de l’Orient et de l’Occident au point où l’a été l’Iran. L’Iran, même dans son histoire moderne, a été très ouvert vers l’Occident. Le français était la langue* de la cour. Mon grand-père et la génération de mes grands-parents parlaient parfaitement le français sans avoir mis les pieds en France. Il y a toujours eu des vagues d’émigration, des gens qui partaient faire leurs études aux Etats-Unis et qui revenaient après. Beaucoup d’Occidentaux sont venus, aussi. C’est un pays qui avait accueilli du temps du Chah Peter Brook, Karajan, Béjart... Ariane aussi avait été invitée, mais elle avait décidé de ne pas y aller à cause des prisonniers politiques. Même physiquement, très vite les comédiens se sont rendu compte que pour interpréter les Iraniens, ils n’avaient pas besoin de se maquiller ni d’en rajouter. Même s’ils étaient roux aux yeux bleus ou blonds aux yeux bleus, on trouvait toujours l’équivalent quelque part en Iran, et cela, ça a été une découverte aussi pour eux, et ça nous a permis d’avancer. Au départ, quand on travaillait sur le Tibet*, par exemple, on a toujours eu tendance à passer par une exagération des maquillages, en pensant à l’Autre, or l’autre était très proche.
ASTRID GRANT : Avec Andréas, nous avons essayé une improvisation sur un couple d’Iraniens, et ça n’a pas marché. Ce n’était pas la question d’avoir les yeux bleus ou pas, mais une manière d’être qui était tout à fait différente. On a commencé avec des attitudes physiques, mais il y a aussi l’intonation des voix*, une énergie et une manière d’être dans le corps totalement différentes. Mais il m’a semblé que même s’ils n’étaient pas « iraniens », il y avait quelque chose qui marchait mieux avec les non-anglo-saxons quand ils essayaient un personnage du Moyen-Orient, plus que nous. Il y a quelque chose qui n’était pas aussi « blanc ». Depuis je suis là, je sens à quel point je suis anglo-saxonne - non pas « européenne », c’est autre chose. Il y a une énergie, une façon de penser, quelque chose qui est très différent.
SHAGHAYEGH BEHESHTI (SHASHA) : Je parle presque tout le temps persan dans cette pièce, mais elle m’a fait prendre conscience de tout le contraire d’Astrid, c’est-à-dire à quel point j’étais plus occidentale que ça. Même si je ressens la maison iranienne viscéralement, organiquement - sur scène, c’est comme une page qui s’ouvre et j’ai l’impression d’être en Iran, dans du très très connu -, en même temps, je me rends compte que Parastou, ce n’est pas du tout moi. Moi, ça m’a fait plutôt prendre conscience de la différence.
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