Qu’est-ce qu’un réfugié ? Etes-vous un réfugié ?

par Hélène Cixous

Réfugié

1685 : le mot (c’est un mot latin) entre dans la langue française (en même temps que dans l’anglaise) sous le coup violent de la Révocation de l’Edit de Nantes. Louis XIV, le grand roi ramolli et embigoté, transforme les protestants (les huguenots, disent les Anglais) en fugitifs dépouillés de leurs droits et de leurs libertés. Ainsi, c’est la France et son monarque qui inaugurent l’infortuné mot en Europe ; le mot mais pas le fait. Entre trois cent et cinq cent mille protestants sont sur la route. Ils font le périple qui devient le modèle de toutes les fuites de notre monde jusqu’à aujourd’hui : passage furtif de frontières, clandestinité, menaces de galère et de mort.

Toutefois, ces réfugiés, dont Voltaire dit que leur nombre et leur dissémination dans l’univers sont plus importants encore que ceux des juifs, n’invoquent pas en vain les lois de l’hospitalité : l’Angleterre, la Suisse, la Hollande, le Brandebourg accueillent volontiers cette manne humaine qui leur assure un profit éthique et économique. Et, plus loin, l’Amérique et même l’Afrique reçoivent des colonies calvinistes.

Louis XIV porte au Royaume un coup auto-immunitaire : sous prétexte de défendre la religion, il s’arrache à lui-même corps et biens, commerce, industrie, finance, arts, sciences et le reste.

Scène primitive pour la France, emblématique de bien d’autres expulsions - exécutions jusqu’à nos jours. La plus tragique du siècle dernier étant celle des juifs sous Pétain. L’histoire se répète, à peine déguisée.

Ailleurs, comme ici, c’est le même modèle : chaque fois, un Etat en transe haineuse s’en prend à son propre corps qu’il ne reconnaît plus comme sien et le déchiquète de ses propres dents.

Mais tout avait commencé aux temps prophétiques comme le raconte la Bible : l’idée de Ville et l’idée de Ville-de-refuge sont jumelles depuis que Iahvé a ordonné à Moïse (Nombres XV) la fondation de six villes - qui serviront de villes de refuge aux fils d’Israël, à l’hôte et au résident au milieu d’eux, pour que s’y réfugie quiconque a frappé une personne par mégarde - dès qu’il aura passé le Jourdain, vers le pays de Canaan.

Ainsi en fut-il aussi de Rome fondée comme Ville et Refuge par Romulus.

Chaque société, chaque Etat, chaque nation s’instaure dans la tension inter ou intracommunautaire, parant d’avance au spectre de la persécution et inscrivant par ce geste dans sa fondation même le programme de l’expulsion.

La fuite d’un peuple semble prendre des figures diverses : depuis la fuite d’Egypte, préparée à la hâte et conduite du passage de la Mer Rouge en traversée du désert, jusqu’à la fuite éperdue des Kurdes irakiens bombardés par leurs demi-frères ennemis et quittant villes et villages, mains vides, pieds mal chaussés en courant et mourant pour escalader la montagne qui les sépare de la Terre Promise (en l’occurrence l’Iran), les exemples se pressent : fuite des républicains espagnols ou fuite des Kosovars.

Mais c’est toujours le même départ, le même deuil, et pour fantasme conducteur le même fantôme d’une Terre Promise, constitué à la hâte à la place de la valise et du toit, c’est toujours le même mirage car il en faut un. On fuit, c’est Pâques, on ne sait pas vers quoi l’on va mais on peint en or ce pays idéalisé dont on répète le nom propre et dont on attend qu’il accorde le droit d’asile immémorial.

Adieu père chéri, les talibans vont me tuer, je pars pour Londres, s’écrie le jeune Afghan. Et le père angoissé : Londres ? Pour quoi faire ? - On dit qu’il faut chercher refuge en Angleterre.

Oui, le salut imaginaire tient dans un nom propre auquel on s’accroche, mettant sa foi et son destin entre les lois d’un lieu qui prend aujourd’hui la place des dieux protecteurs ou des rois respectueux de l’étranger, que tous les Grecs et les Romains connaissaient. Au lieu d’Apollon, les suppliants d’aujourd’hui invoquent les Droits de l’Homme et la Démocratie dont ils ont entendu parler. La Rumeur est le même personnage qu’elle fut à l’origine, avant la radio et le téléphone.

Le modèle du réfugiement n’a pas changé. À la fin, le réfugié arrive en vue de la Terre Promise. Il la voit de ses yeux, soit qu’il se tienne sur le mont Nébo comme Moïse pour apercevoir le pays où il ne mettra pas les pieds, soit qu’ayant fui le nazisme, puis Vichy, il arrive au col des Pyrénées qui lui promet l’Espagne ; mais, épuisé, Walter Benjamin se rend à la mort. Debout sur le plateau calaisien, le réfugié de cette année voit briller la blancheur des falaises anglaises. Ah ! Si l’on pouvait être la mouette et d’un coup d’aile...

L’avenir, la liberté, l’identité, le toit, le moi, l’adresse d’un homme abrité, il voit tout ce qu’il n’a pas.

Il n’y a qu’un pas. Celui de : Tu n’entreras pas.

Certes, 60.000 fugitifs brièvement hébergés à Sangatte, un jour, un mois, deux mois, ont réussi à " gagner " (est-ce le mot juste) le pays rêvé. Mais à quel prix ? 10.000 dollars ? jusqu’au dernier dollar. Ce n’est rien. Parfois c’est l’époux ou l’épouse que la route a enlevé, enlevée, égarée, tué, violée. Perdus, séparés. On n’arrive, si on arrive, qu’à moitié ; à moitié mort, ou un peu vivant. Devant l’entrée, devant la loi.

C’est alors que se pose la question qui harcèle et affole :

Qu’est ce qu’un réfugié ? Etes-vous un réfugié ? Pouvez-vous prouver que vous êtes, point par point, l’être défini par les lois internationales comme " réfugié " ?

Le réfugié est celui qui doit avoir les preuves qu’il a tout du " réfugié ". C’est-à-dire, qu’il a bien rien. Qu’il obéit aux critères qui font d’un homme un " réfugié ". Qu’il est en danger de mort pour de bon. Qu’il n’est pas un faux. Un simulateur. Un menteur. Un imposteur. Un voleur de droits. Qu’il est orphelin comme il faut. Qu’il est sans sol, sans patrie, sans ressource, sans secours. Devant le tribunal qui l’examine, le voilà soupçonné, accusé, prévenu et, si par malheur il s’est présenté en suppliant devant l’Australie, le voilà appelé agresseur et enfermé au Bagne, sans forme de procès, sans avocat, sans terme assigné au supplice, expulsé et du lieu et du temps. On est en fuite devant les sbires de Saddam Hussein depuis vingt ans, errant caché, du Koweït aux lisières des pays d’Iran, on est citoyen de nulle part et propriétaire de rien, et, pour couronner le tout, on arrive en Australie !

Là, même les enfants ne trouvent pas grâce ni pitié.

En Australie, on retrouve la dureté des siècles dépassés, on sépare les familles, on pousse à la folie et au suicide les Afghans stupéfaits de se retrouver en barbarie, les Iraniens qui avaient rêvé. Alors, le Premier ministre Howard se réjouit : ces gens qui se pendent au seul arbre du camp, ceux-là qui se cousent les lèvres et ceux qui se déchirent sur les barbelés, on voit bien par là que ce sont des violents, des brutes qui n’ont aucun droit à la civilisation australienne. Ils attentent à leurs jours et se révoltent !

Voilà la preuve qu’ils sont eux-mêmes les terroristes dont ils osent prétendre avoir été victimes.

Coupables ! s’écrie l’Australie géante convulsée par la crainte que lui causent quelques milliers de malheureux.

Quant à ceux qui, ayant échappé au naufrage, ont été vendus aux autochtones ruinés de l’île de Nauru, où ils sont enfermés à vie, à jamais privés de terre, d’espace, de liberté, dans cette cage sans exemple, cernée de grillages, sur ce rocher sans végétation et sans eau potable, dépendant des approvisionnements en conserves et en liquide qui viennent par bateau, sans doute meurent-ils d’effroi et de nostalgie. Mieux eût valu mourir de la main des talibans mais sur leur propre terre natale, se disent-ils.

Il y a aujourd’hui des cas de déportation de réfugiés qui dissimulent leur nom.

Depuis Moïse et Josué, depuis les Héraclides, le droit d’asile s’est vu restreindre et chagriner de siècle en siècle par les royaumes et les états-nations. L’être-réfugié devient de moins en moins sacré, de plus en plus criminalisé.

Et voici qu’au XXe siècle se produit l’événement : la déportation massive de gens qui deviennent apatrides dans l’Europe entre les deux guerres.

Selon Hannah Arendt, le pire commence là : les juifs, et pas seulement, mais aussi des populations entières, sont sur les routes qui ne mènent nulle part sauf aux camps.

Pour elle, c’est, après la révolution russe, avec les totalitarismes, un changement de structure dans l’Etat-nation, dans l’expérience de la frontière, dans le rapport à la citoyenneté, un moment original et terrible dont les suites cruelles sont manifestées aujourd’hui.

Certes, il y a eu des événements analogues dans des cultures non européennes dont on ne parle pas assez, Chine, Inde, Afrique, et souvent, dans ces cultures, l’Europe que nous sommes a fait son travail maléfique.

L’Europe qui a inventé le Réfugié a des comptes à lui rendre.

Aux peuples bibliques revient le mot exode comme le mot asile. Qu’en font-ils aujourd’hui ?

Et l’exil ? Deux mots : l’exilé n’est pas nécessairement demandeur d’asile. Il peut même être demandeur d’exil, comme ce fut l’illustre cas de Victor Hugo refusant l’amnistie offerte par le petit Empereur et campant sur son île. Il y a, dans l’aura de l’exil, le souvenir des poètes depuis Ovide jusqu’à Dante et Mandelstam, transfigurateurs de la peine en Œuvre sublime. L’exil reste individuel. Un réfugié peut se sentir exilé : c’est qu’il est déjà un travailleur du deuil, en chemin poétique. Un exilé fait de l’éloignement du sol natal une force qui le rapproche de lui-même.

Le réfugié rêve d’apaisement, de recommencement. Renaître peut-être ?

(Extrait du programme du spectacle)


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