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Métaphore ? - Hélène Cixous

Ce matin, 30 avril 2012, j’ai cru mourir.

Je regardais les images du merveilleux atoll de Midway* , une île au milieu du Pacifique, à 3000 kms de tout continent, terre pour les oiseaux marins, berceau-royaume-refuge. Le ciel est d’un bleu si Giotto, le sable d’un blanc si diamant, un couple d’albatros s’embrasse, Eros est partout, on se croit au paradis, celui d’avant les êtres humains, lorsque Dieu avait créé, dans un premier temps, les animaux. Cela est si beau, si transparent que je crois être transportée dans le rayonnement de la pure innocence, je crois que l’innocence est retrouvée.

C’est alors que l’Insoutenable a commencé. Un jeune cormoran en duvet brun est entré devant moi en agonie. La mort est dedans, dans l’abdomen on ne la voit pas, on voit le jeune être tenaillé, il est tout étonné, son beau petit corps halète lentement, ce qui lui arrive, cette lacération des boyaux, ce déchiquetement des chairs, cette lente vivisection interne, on voit dans ses yeux soumis, dans la lente flexion de son long bec vers le beau sable blanc, qu’il ne le comprend pas, il souffre d’une douleur inconnue, et cruelle, et qu’aucun animal ennemi n’eut pu infliger, ni aucune maladie personnelle, les forces le fuient, seule reste une immense et longue faiblesse qui témoigne à ténus soubresauts du triomphe de l’atrocité.

Sous le duvet qui promettait l’envol prochain, le ventre grossit, spectacle épouvantable, ballonne, hideuse dilatation, jusqu’au déchirement. Je me souviens du ventre boursouflé jusqu’à la mort de Beethoven.

Le petit être ne tressaille plus d’épouvante. Il ferme les yeux. Tout autour de lui gisent des semblables qui viennent de céder au supplice intolérable, les enveloppes de plumes ravissantes, béent. Crèvent. Vomissent sur le beau sable blanc d’horribles ventrées : des bouchons de plastique, des lanières de tongs, un bazar d’immondices multicolores, les excréments de l’espèce empoisonneuse de la planète, les humains.
J’ai pleuré. On pleure d’indignation, de rage. Cependant ta mère ne s’approche-t-elle pas de sa fin ? Et ce sont ces oiseaux qui te font crier d’effroi et de douleur ?

Oh ! quelles saintes différences entre les morts qui obéissent aux lois de la mère Nature et les morts traitresses, violentes, causées par les actes infâmes qui gavent les êtres libres de détritus mortels. Hideur de cette becquée féroce, sans équivalent, même dans la mémoire d’Homère ou d’Eschyle. Oui, j’ai cru mourir. Cela n’a duré que quelques secondes, en vérité. J’ai eu, dans la gorge, une cuillerée de bouteille en plastique. Spasme. J’ai perdu ces oiseaux, comme si, pendant que j’allais en mer leur chercher du poisson, les démons venus de loin les avaient nourris de ces mensonges qui ont l’air de vérités, les avait farcis d’abominations rosâtres, jaunes, ou bleuâtres, les avaient étouffés de faussetés non bio-dégradables.

Il me vient à l’idée que, certain printemps 2012, nous pourrions être semblables aux oiseaux de mer de Midway. L’assassinat-longue-distance nous guette : Attention à ne pas avaler des fausses vérités. Il y a des horreurs que nos cœurs, nos cerveaux, nos corps n’arrivent pas à filtrer. La « culture » cultive le mal comme elle cultive le bien.
La question écologique ne concerne pas seulement l’environnement. Nous avons besoin de développer des filtres spirituels, de trier les discours, de résister à la destruction de la clairvoyance, des lumières. D’élaborer des prudences, de nous garder des jugements précipités. De développer un bon usage de la lenteur. Quel travail nous attend ! Ne gobons pas. Essayons d’analyser. De penser. De discerner.

Ma mère appelle. Je reviens.

Hélène Cixous, 30 avril 2012

 

* Il s’agissait d’un bref documentaire, terrible et admirable, tourné par Chris Jordan, dont Ariane Mnouchkine m’avait envoyé le lien. Images comme envoyées par les dieux de la conscience.


un film de Chris Jordan
MIDWAY