Pensées du jour

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Message personnel par Hélène Cixous

« L’humanité n’existe pas encore », me dis-tu, et dire que la fin du monde a déjà eu lieu, au moins cinq fois. Des lignées humaines, me dis-je, il y en a tant et tant, et moi qui suis de la lignée des Cro-Magnons je sens que nous vivons à quelques instants de la prochaine fin du monde. Notre rameau d’humanité actuelle a trois mille générations. Un deux-mille cinq centième de notre espèce sapiente. (C’est peu. Ce n’est pas rien.) Et pourtant nous disons que nous sommes des sapients ! Que nous sommes lents ! Depuis quand savons-nous que cette Terre est bleue ? Depuis hier seulement nous savons que la Terre est bleue. Ne perdons pas de temps. Il est urgent de devenir humain avant le cataclysme prochain. Parce qu’après ce sera la nuit de 50 000 ans, fin des Cro-Magnons et de ma mémoire. Et à qui envoyer ce message : « l’humanité n’existe pas encore » ? Les suivants je ne les connais pas. Oh ! nous sommes tellement captifs que nous ne le savons même pas. Et nous nous tenons en captivité les uns les autres.

Voilà mon but : sortir des captivités. Comment ? J’ai une idée : allons au Jardin. Le Jardin, Garden, vous savez, le Jardin garde. Et il est gardé. De hautes grilles l’entourent. Maintenant regardons à travers les grilles. Sommes-nous dehors ? sommes-nous dedans. Vous voyez : c’est la scène de toute notre vie cro-magnonne. Nous sommes cette espèce qui se trouve à la limite de l’animal et du végétal, accrochés aux barreaux, à la frontière. Maintenant regardons bien les fleurs comme elles nous regardent, c’est-à-dire en face. Je parie que tu ne sais plus leurs noms. Vois ces visages nus chatoyants. Comme nous sommes vivants et accueillants en tant que fleurs.

Hola ! Mais tu oublies que ces deux minutes devaient s’adresser aux « Français » ? Soixante millions de Français aujourd’hui c’est un centième de la population mondiale. Mais je n’oublie pas qu’hier au moment de la civilisation égyptienne, les Français, ça n’existait pas et qui sait qui existera, demain, après la civilisation française. Eh bien justement : l’avenir extra-français de la variété des Français de France c’est la nation humaine. Finalement je demande à ma mère Eve qui a cent ans, six guerres, trois exils, et a vécu toutes les extrémités : si tu devais faire un message aux humains ?

Je dirais, dit ma centenaire : profitez des jours de soleil. Aime la vie parce que tu n’as qu’une patrie, la vie. J’aime les fleurs comme j’aime les miens. Naturellement. Parce qu’elles me regardent de loin comme de près.

Les pensées pensent, crépite ma mère, la vieille homo sapiens. Que pensent-elles ? Sa voix grésille. En avançant on devient poule et, plus loin, insecte pensant, pensant. Alors pourquoi appelle-t-on les pensées « pensées » ? Je m’occupe des mots, je me soucie des fleurs.

Que veulent les pensées ? Qu’on leur donne de l’eau parce qu’elles ont soif. C’est bien ce que je pensais : pour bien vivre nous avons besoin d’avoir soif et d’obtenir la grâce de l’eau. Je dis l’eau, dit ma mère, pas l’or. Si je devais choisir un mot en français ? Je dirais eau. Eau est aussi féminin, comme la pensée. Ô eau !

Vite, j’ai deux mots pour vous avant de nous quitter : terrir vous connaissez ? Pas atterrir. T,e,r,r,i,r. Arriver à terre. Et poussière ? Non, pas poussière ! Pousse-hier ! Attention à demain, ça va couper ! Rendez-vous au Jardin de l’Humanité.

Hélène Cixous -18 juin 2010

Texte écrit pour la journée du 18 juin (1940 – 2010) proposée par France Inter et préparée par Alain Le Gouguec.