Création de François Tanguy et du Théâtre du Radeau - Le Mans

Mise en scène et scénographie : François Tanguy

Avec : Frode Bjørnstad, Laurence Chable, Fosco Corliano, Katja Fleig, Erik Gerken, Muriel Hélary, Karine Pierre

Son : Mathieu Oriol

Régie générale : Hervé Vincent

Construction, décor : Fabienne Killy, Hervé Vincent, Jean Cruchet et des acteurs

Administration : Françoise Furcy, Franck Lejuste

Communication : Éric Communier

Co-production Théâtre du Radeau, Le Mans Théâtre National de Bretagne, Rennes Odéon Théâtre de l’Europe, Paris

au Théâtre du Soleil Cartoucherie 75012 Paris (durée 1 h 30) Tarif plein : 100 F - Tarif réduit : 60 F Réservations au 01 43 74 24 08


Les Cantates sont une prière profane à la décantation des nuées de violences qui assaillent les corps et les esprits, une imprécation conjuratoire dans la chair des esprits et le concret des corps , une tentative de délivrance vers la lumière des blocs d’obscurités où s’agitent les songes des errances et des impensés captifs, une incantation au transport des âmes et des corps. C’est une matière brute, qui passe par éclats, fragmentations, ellipses, spirales de mouvements, et non par figuration illustrant ces états auxquels le récit peut suffire s’il fallait en faire la narration. Mais cela appartient à la littérature, ici il n’y a que du théâtre et dans sa forme pourrait-on dire presque archaïque, à traits coupants. Collision de séquences, sans raccommodages décoratifs autre que la passation du geste, sans sentence édifiante autre que la diction des "faits et gestes". Juste ces faits et gestes dans leur chaos non démonstratifs et leur rugosité sobre, même si des envergures naissent ici et là du déploiement des rencontres entre les mouvements, les voix, les spatialités et les sons. Et qu’est-ce que cela concerne, sinon l’extension de nos facultés à saisir, à capter le passage des ondes qui transportent les consistances de nos sensations, et les associations, de nos pensées sur ces cas d’espèce que nous sommes parmi les choses et les existants, d’appartenance et de rejet, de conflit et de recueillement, de sens et de non-sens, d’approche et d’éloignement, de saisissement et d’effacement, de prises et de reprises. C’est la recherche dans la matière, les corps et les mouvements d’une autonomie de la pensée et de la sensation. Et cette autonomie, c’est d’éprouver son instance imaginaire, sensorielle et concrète, ici et maintenant dans les configurations des gestes qui en déclenchent les sens. Et c’est une expérience des tempos qui en soutiennent les traçages et les mémoires. Mais de cela on ne peut sans doute parler qu’à demi-mot, par allusion, tant la correspondance entre les actes scéniques et les explications est dans ce cas, impropre à décrire la réalité de l’engagement du geste théâtral. S’il se pense, il se pense par lui-même, dans sa matière propre qui est faite d’abord de temps et d’espaces, et de la conduction des corps et des matériaux qui en dessinent les traits, les vitesses, les affects. Et les Cantates sont alors comme une cartographie mentale et physique de cette géologie des âmes et des corps qui vont par aspiration des gouffres aux lumières, des lumières aux pénombres, des pénombres aux explosions de blancheur ; ces lumières qui sont des affects, découpant dans les espaces des traces mémorielles, des résonances matérielles, des mutations sensorielles de passage. Comme les paroles sont à leur tour des oralités de passage, en transhumance vers les allégories qu’elles profèrent, si l’on entend le mot d’allégorie non dans le sens d’un passé réillustré, mais d’un présent actif où s’entremêlent les imaginations et les échos critiques et poétiques de ce qui advient. Les oralités sont des îles en archipel par où passent les courants et les contre-courants des fabulations, les imprécations, les conjurations, les chants de guerre et de désir, les prières profanes, les matières-monde, les paroles "enfouies sous la terre et d’élévation dans les airs". Les oralités sont dites allégoriques en ce qu’elles peuvent évoquer des "figures mentales" par frôlement, par affleurement sans que ces figures, ou réseau d’associations ne soient jamais représentés, explicités ou déterminés objectivement, mais restent dans la sphère de gravitation où elles résonnent en éclats multiples et diffus. Et les oralités passent par le tempo des voix, la ligne de fréquence vocale, qui portent l’attention à la diction des vocables, parfois simple voix isolée, parfois allant jusqu’au recouvrement de la matière lyrique, qui les accompagne et les soulève jusqu’à une autre matérialité physique du dire et du voir, mais ce sont avant tout des dynamiques qui rejaillissent des mouvements scéniques eux-mêmes. C’est aussi dans ce sens, une invitation à ré-agencer les perceptions des lieux du dire, de l’intelligibilité, de l’écoute, à les remodeler selon d’autres captations des mouvements et des imaginations, à les délier de certaines "lois du genre", puisqu’on ne les y retrouve pas dans leurs conventions et leurs marques - mais que ce processus engage une autre aventure des sens et des perceptions.

François Tanguy


Tu dis
Mon roi, je n’irai pas dire que c’est
la vitesse qui me coupe le souffle et que
j’ai bondi d’un pied léger. Car bien des fois
le souci m’a retenu et fait tourner sur le chemin
pour revenir en arrière. C’est que l’âme me chantait
pas mal de choses en songerie. Où vas-tu
Et là où tu vas, est-ce que tu fais ton rapport ?
Traînes-tu en arrière, malheureux ?
En comment tu n’en aurais pas du souci ?
A ruminer pareillement, j’allais sans forcer, lentement :
c’est ainsi qu’un petit chemin peut s’allonger.
Mais à la fin, ce qui l’a emporté, c’est que
je dois venir, et même si mon dire ne compte pour rien,
je parle quand même. Car je viens dans l’espoir
qu’il n’y aura de suite à mes actes que nécessaire.

Tu dis
Qu’y a-t-il, que tu arrives si timoré ?

Tu dis
Je veux d’abord tout te dire de ce qui me concerne :
je ne l’ai pas fait ; sais pas non plus qui l’a fait.

Tu dis
Tu vois bien, Tu jettes un voile autour
des faits et tu sembles avoir à dire autre chose.

Tu dis
Le terrible, c’est vrai, donne aussi bien de la peine.

Tu dis
Dis de quoi il s’agit, et puis retourne-t-en !

Tu dis
Je parle donc : on vient d’enterrer le mort,
puis on s’est sauvé, ayant versé deux fois de la poussière
sur la dépouille et l’ayant célébrée comme il convient.

Tu dis
Que dis-tu ? Qui a eu l’audace ?

Tout ceci lui est sans limite , mais
une mesure est établie. Celui en effet qui n’en trouve pas, en son propre
ennemi il se jette sus. Comme au taureau
il courbe à l’être humain la nuque, mais l’être humain
lui arrache l’intestin. S’il vient en avant
c’est en piétinant durement son semblable. L’estomac
il ne peut pas se le remplir seul, mais le mur
il l’établit autour de ce qui lui est propre, et le mur
démoli il faut qu’il soit ! le toit
ouvert à la pluie ! Ce qui est humain
il ne le considère pas du tout. Ainsi, monstrueux
se devient-il à soi-même.


d’après Sophocle/ Hölderlin/Brecht/Lacoue-Labarthe.


Les étourneaux en vols immences dérivent comme la fumée, le brouillard ou n’importe quoi de vaporeux [sans] volition - tantôt une surface circulaire qui s’infléchit [en] arc, tantôt un globe - [tantôt une] ellipse oblongue - [tantôt] un ballon avec sa [nacelle suspen] due, tantôt un demi-cercle concave et cela s’épand et se condense sans cesse, parfois miroitant et frissonnant, indistinct et ombreux, parfois s’épanouissant, s’approfondissant, s’enténébrant !

Je n’ai qu’à fermer les yeux pour savoir combien je suis ignorant / d’où viennent ces formes et ces Formes colorées& ces couleurs, distinguables au-delà de ce que je peux distinguer, ces Couleurs variables et indéfiniment co-présentes : ces Formes dont je me demande ce qu’elles sont / à quoi elles ressortissent dans ma Remémoration de la veille - & sans presque jamais recevoir de réponse. je perçois & sais seulement que quelque changement que j’opère dans une quelconque part de moi produit un Changement, dans ces Spectres de l’Œil, comme par exemple si j’appuie sur ma Cuisse, si je change de côté, &c &c.

Samuel Taylor Coleridge, traduit par Pierre Leyris.

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(…) quand l’esprit fut hors de son corps, il se trouva du commencement, ni moins que ferait un pilote qui serait jeté hors de son navire au fond de la mer, tant il se trouva étonné de ce changement ; mais puis après s’étant relevé petit à petit, il lui fut avis qu’il commença à respirer entièrement, à regarder tout à l’entour de lui, l’âme s’étant ouverte comme un oeil, et ne voyait rien de ce qu’il soulait voir auparavant, sinon des astres et étoiles de magnitude très grande, distantes l’une de l’autre infiniment, jetant une lueur de couleur admirable et de force et roideur grande ; tellement que l’âme étant portée sur cette lueur comme sur un chariot, doucement et uniment, ains que sur une mer calme, allait soudainement partout où elle voulait, et laissant à part grand nombre de choses qu’elle avait vues, il disait qu’il avait vu que les âmes de ceux qui mouraient devenaient en petites bouteilles de feu, qui montaient de bas en haut à travers l’air, lequel s’ouvrait devant elles, et que petit à petit lesdites bouteilles venaient à se rompre, et les âmes en sortaient ayant forme et figure humaines ; au demeurant fort agiles et lègères, et se mouvaient, non pas toutes d’une même sorte, ains les unes sautillaient d’une légèreté merveilleuse, et jaillissaient à droite ligne contre-mont ; les autres tournoyaient en rond comme des bobines ou fuseaux ensemble, tantôt contre-mont, tantôt contre-bas, de sorte que le mouvement était mêlé et confus, qui ne s’arrêtait qu’à grand-peine et après un bien long temps.

Or n’en connaissait-il point la plupart, mais en ayant aperçu deux ou trois de sa connaissance, il s’efforça de s’en approcher et parler à elles ; mais elles ne l’entendaient point, et si n’étaient point en leur bon sens, ains, comme étourdies et transportées, refuyaient toute vue et tout attouchement, errant ça et là à part elles, du commencement, et puis en rencontrant d’autres disposées tout de même, elles s’embrassaient et se conjoignaient avec elles, en se mouvant ça et là sans aucun jugement et jetant ne sait quelles voix non articulées ni distinctes, comme des cris mêlés de plaintes et d’épouvantement ; les autres parvenus en la plus haute extrêmité de l’air étaient plaisantes et gaies à voir, étant gracieuses et courtoises, que souvent elles s’approchaient les unes des autres et se détournaient au contraire de ces autres tumultuantes, donnant à entendre qu’elles étaient fâchées quand elles se serraient en elles-mêmes, et qu’elles étaient joyeuses et contentes quand elles s’étendaient et s’élargissaient.


Entre lesquelles il dit qu’il en vit une d’un sien parent, combien qu’il ne la connaissait pas bien certainement, d’autant qu’il était mort, lui étant encore en son enfance ; mais elle, s’approchant de lui, le salua en disant : " Dieu te garde, Thespésius. " De quoi lui s’ébahissant lui répondit qu’il n’était pas Thespésius , et qu’il s’appelait Arideus : " oui bien, dit-elle, par-ci devant, mais ci-après tu seras appelé Thespésius, car tu n’es pas encore mort, mais par cette permission de la destinée tu es venu ici avec la partie intelligente de ton âme, et quant au reste de ton âme, tu l’as laissé attaché comme une ancre à ton corps ; et afin que tu saches dès maintenant pour ci-après, prends garde à ce que les âmes des trépassés ne font point d’ombre, et ne cloent et n’ouvrent point les yeux ". Thespésius ayant ouï ces paroles se recueillit encore davantage à discourir en soi-même, et regardant çà et là autour de lui, aperçut qu’il se levait quand et lui ne sait quelle ombrageuse et obscure linéature ; mais que ces autres âmes-là reluisaient tout à l’entour d’elles, et étaient par le dedans transparentes, non pas toutefois toutes également ; car les unes rendaient une couleur unie et égale partout comme fait la pleine lune quand elle est plus claire, et les autres avaient comme des écailles ou cicatrices éparses çà et là par intervalles, et des autres qui étaient merveilleusement hideuses et étranges à voir, mouchetées de taches noires, comme sont les peaux des serpents ; les autres qui avaient de légères frisures et égratignures au visage.

Plutarque

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Les Cantates

Sources des paroles

Samuel Taylor Coleridge, Carnets, traduction Pierre Leyris Dante , la Divine Comédie, l’Enfer (Chant VII, Chant XXXII), le Purgatoire (Chant XXIX) Soeren Kirkegaard, Crainte et tremblement Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, traduction Marthe Robert Plutarque, Sur les délais de la justice divine, traduction de Jacques Amyot Rainer Maria Rilke, Les élégies de Duino, élégie V Sophocle / Hölderlin / Brecht, Antigone, traduction Philippe Lacoue-Labarthe, Danièle Huillet Torquato Tasso, Gerusalemme liberata, traduction Blaise de Vigenere

Sources musicales

Johan Sebastian Bach, Ludwig van Beethoven, Luciano Berio, Johannes Brahms, John Cage, Pascal Dusapin, Hans Eisler, Friedrich Haendel, Joseph Haydn, Maurizio Kagel, Luigi Nono, Wolfgang Rihm, Arnold Schönberg, Dimitri Schostakovitch, Jean Sibelius, Giuseppe Verdi, Antonio Vivaldi.

Le Théâtre du Radeau
2, rue de la Fonderie - 72000 Le Mans
Tél. : 02 43 24 93 60 - Fax : 02 43 28 51 62
E-mail : radeau@wanadoo.fr

Le Théâtre du Radeau est subventionné par :
la DRAC des Pays de Loire, la Région des Pays de Loire, le Département de la Sarthe, la Ville du Mans.
(N° licence entreprise du spectacle : 72 01 37)